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Jean-Paul Sartre contre Jacques Lacan : le match ! (Alexandre Bleus)

Écrire la vie sommaire d’un homme qui consacra la sienne entière à soutenir que nulle vie ne saurait se laisser résumer, c’est accepter d’emblée, mes chers lecteurs, une contradiction dont je ne prétends nullement sortir indemne.

Car il naquit, ce Jean-Paul dont le nom seul suffit aujourd’hui à convoquer tout un siècle de pensée, dans les premières années de ce vingtième siècle qui allait si mal le traiter et qu’il allait si mal traiter en retour, et son père, officier de marine que la fièvre emporta avant que l’enfant n’eût seulement appris à le reconnaître, lui légua, en mourant si tôt, non pas tant un deuil qu’une liberté, une absence de loi que le petit garçon, élevé entre une mère encore jeune et un grand-père qui se croyait un peu Dieu le père, sut si bien transformer en doctrine que, des années plus tard, dans ces pages où il consentit un jour, lui l’ennemi juré de toute confession, à parler de son enfance, il put écrire que nul surmoi ne s’était jamais formé en lui, faute d’un père assez présent pour le lui imposer ; et je ne puis, en relisant cet aveu, m’empêcher d’y voir déjà, tapie sous l’ironie du style, toute la matière dont Freud eût aimé se saisir.

De cette enfance rue Le Goff aux khâgnes qui le menèrent à l’École normale, où il rencontra Nizan, puis Merleau-Ponty, puis celle qui devint sa plus fidèle interlocutrice, il n’y a, biographiquement, qu’un trajet assez ordinaire ; ce qui l’est moins, c’est la rapidité avec laquelle ce jeune agrégé se mit à bâtir, contre le déterminisme qu’on lui enseignait, tout un système fondé sur la liberté absolue de la conscience.

Dans un camp de prisonniers, en Allemagne, il lut Heidegger.

Une pensée si résolument tournée contre toute causalité cachée peut mal souffrir, sans se trahir, d’être éclairée par la psychanalyse ; on serait tenté de le nier d’emblée, et Sartre, toute sa vie, le nia avec une vigueur qui ne se démentit guère.

Sartre reprocha toujours à Freud d’avoir substitué à la liberté nue de la conscience une mécanique d’instances (ça, moi, surmoi ) dont le jeu se déroulerait à l’insu même du sujet ; il appert que cette hypothèse d’un inconscient gouvernant l’homme ainsi qu’une horloge gouverne ses aiguilles lui parut proprement intolérable, et il lui opposa la notion de mauvaise foi, ce mensonge que la conscience se fait à elle-même tout en le sachant, d’une seule et même transparence, de sorte que le refoulement freudien lui parut toujours receler une contradiction que ni Freud ni ses disciples ne surent, selon lui, résoudre : comment le censeur pourrait-il choisir de refouler sans déjà connaître, fût-ce obscurément, ce qu’il refoule ?

Et pourtant !

Il n’empêche que ce même homme, dans les dernières pages de L’Être et le Néant, esquissa les principes d’une psychanalyse qu’il voulut dire existentielle, où le choix originel d’une personne, ce projet fondamental par lequel elle se fait libre à travers les circonstances mêmes qui semblent la déterminer, devait remplacer la libido comme clé de son histoire ; les corollaires de ce constat nous imposent de conclure ceci : que Sartre ne récusa jamais l’idée d’une clef cachée de l’existence, mais seulement la forme mécanique que Freud lui avait donnée, et il poussa cette méthode jusque dans ses conséquences les plus extrêmes, sur douze cents pages, à propos d’un romancier normand mort depuis près d’un siècle, comme si comprendre Flaubert eût exigé de refaire, pierre par pierre, tout l’édifice que Freud avait bâti pour comprendre l’homme en général.

Quelle étrange revanche que celle de l’inconscient sur celui qui prétendit l’exiler de la philosophie tout entière !

On oublie trop souvent qu’au déclin des années cinquante, ce même Sartre accepta d’écrire, pour le cinéaste John Huston, un scénario consacré à la jeunesse de Freud, et qu’il s’y absorba si totalement, multipliant les versions jusqu’à quelque huit cents pages qu’aucun tournage n’eût su contenir, que Huston finit par s’en séparer, et que le nom de son auteur disparut presque entièrement du générique d’un film dont il avait pourtant conçu, seul, l’architecture véritable.

La différence tient moins à la méthode qu’au statut accordé, ceteris paribus, à la conscience même : sujet clivé chez Freud, pour-soi qui se choisit toujours chez Sartre, jeté dans le monde sans l’avoir voulu, ainsi que le voulait déjà celui qu’il avait lu dans les barbelés.

Voilà, je crois, ce qui importe véritablement.

Reste alors cette question que je laisse entièrement ouverte : que devient la liberté d’un homme qui n’a pu se choisir libre qu’en écrivant, page après page, la biographie psychanalytique de tous les autres, Genet, Flaubert, et peut-être, sans le vouloir, la sienne propre ? Il se pourrait bien que la conscience la plus acharnée à nier l’inconscient soit précisément celle qui en porte le plus lourd fardeau, et cette pensée, je la dépose ici sans la refermer.

Dans ma prochaine vidéo, mes chers amis, nous continuerons à explorer la pensée sartrienne et à essayer de comprendre ensemble en quoi ce grand philosophe français du courant existentialiste s’ opposa au corpus lacanien. A très bientôt chers amis !

L’article Jean-Paul Sartre contre Jacques Lacan : le match !

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