Mes chers lecteurs,
Le philosophe français Jacques Bouveresse, né en 1940 et disparu en 2021, ne fut pas l’un de ces adversaires qui entreprirent de reconstruire pierre après pierre l’édifice lacanien pour en montrer les fissures ; son geste fut plus sévère et plus général. Il s’interrogea sur ce qui arrive à la pensée lorsque celle-ci emprunte à la science ses termes, ses théorèmes et ses figures sans accepter simultanément les contraintes de précision qui leur donnent leur sens. C’est dans Prodiges et vertiges de l’analogie, publié en 1999 puis réédité en 2022 dans une version augmentée, que cette critique trouve son expression la plus nette : Bouveresse y combat l’idée selon laquelle une notion scientifique deviendrait philosophiquement féconde du seul fait qu’on puisse lui faire subir une transposition métaphorique.
Je pense que l’on comprend mal cette querelle si l’on oppose simplement un Lacan « poétique » à un Bouveresse « scientifique ». Le second n’était nullement un positiviste borné, et son intérêt constant pour Wittgenstein, Frege, Russell, Carnap, la logique et les mathématiques ne procédait pas d’un désir de réduire la philosophie à une science naturelle. Il soutenait plutôt que la philosophie gagne quelque chose à apprendre des sciences une discipline de pensée : distinguer une analogie d’une démonstration, une image d’un concept, une suggestion d’une conséquence logique. Il appert que cette exigence explique la nature particulière de son opposition à Lacan. Bouveresse pouvait reconnaître à celui-ci une intelligence réelle des problèmes philosophiques, ainsi qu’un intérêt authentique pour la logique, sans lui accorder pour autant le droit de transformer la proximité verbale entre deux domaines en identité conceptuelle. Dans le cadre de cette réserve, le mot « structure » devient précisément le lieu où la dispute se noue : si la structure lacanienne est autre chose qu’une métaphore, il faut montrer en quoi elle l’est ; si elle est une métaphore, il faut accepter qu’elle ne possède pas, par elle-même, la force démonstrative du concept mathématique dont elle procède.
La topologie rend cette difficulté particulièrement visible parce qu’elle offre à Lacan un vocabulaire d’une étrange puissance suggestive : le tore, la bande de Möbius, la bouteille de Klein, le cross-cap, puis les nœuds, et notamment le nœud borroméen. Lacan ne les introduit pas seulement comme des illustrations destinées à rendre plus sensible une théorie déjà constituée ; dans la période tardive de son enseignement, il leur attribue une fonction structurale. La topologie devient ainsi une manière de figurer ce que les catégories ordinaires de l’intérieur et de l’extérieur, du bord et du centre, du continu et du discontinu semblent mal disposer à penser. Des études consacrées à cette question soulignent d’ailleurs que la topologie traverse profondément la construction lacanienne et qu’elle ne saurait être réduite, sans perte, à une collection d’images pédagogiques.
Mais c’est précisément ici que la critique de Bouveresse, relayant largement le problème mis en évidence par Sokal et Bricmont, devient incisive. Que Lacan parle d’un tore ou d’une bande de Möbius n’est pas en soi contestable ; ce qui devient contestable, c’est le passage de la propriété mathématique de l’objet à une proposition concernant le sujet, le désir, la jouissance ou la structure de l’inconscient. Une bande de Möbius possède certaines propriétés topologiques déterminées indépendamment de l’usage qu’un psychanalyste voudra en faire. Elle n’acquiert pas, par le seul fait d’être rapprochée du sujet de l’inconscient, une propriété clinique nouvelle. La question est donc celle du pont logique entre les deux domaines. Où se trouve la démonstration qui autoriserait à passer de « cette surface possède telle propriété » à « le sujet inconscient possède une structure analogue », puis de cette analogie à l’affirmation plus forte selon laquelle la topologie serait la structure même dont parle la psychanalyse ? C’est à ce point précis que l’objection prend sa véritable portée.
Sokal et Bricmont ont fourni, dans leur livre ” Impostures intellectuelles”, des exemples particulièrement techniques de cette difficulté. Ils ont notamment examiné chez Lacan l’emploi du vocabulaire de la compacité, des ensembles ouverts et fermés, des limites et des espaces bornés. Leur critique consiste à montrer que certains énoncés présentés dans un langage mathématique ne correspondent pas correctement aux définitions mathématiques auxquelles ils semblent renvoyer, tandis que les conclusions psychanalytiques qui en sont tirées reposent sur des analogies insuffisamment justifiées.
Bouveresse, dans son propre travail sur les « abus » de l’analogie, se situe dans cette même famille critique : ce qui importe n’est pas de reprocher à la littérature ou à la philosophie de parler des sciences, mais de demander à quel moment une analogie cesse d’être une simple comparaison pour se faire passer pour une explication.
C’est là que le mot « topologie » mérite d’être entendu avec une certaine prudence. Il ne suffit pas de constater que Lacan emploie effectivement des objets topologiques ; il faut encore distinguer la topologie mathématique comme discipline, avec ses définitions et ses démonstrations, de ce que Lacan appelle topologie dans son enseignement. Or cette distinction n’est pas toujours explicitée avec la netteté que réclamerait une argumentation mathématique. Bouveresse ne soutient donc pas simplement que « Lacan ne comprend rien aux mathématiques » : une telle formule serait trop grossière pour rendre compte de son véritable reproche. Ce qu’il met en cause est plutôt une manière de tirer d’une ressemblance formelle une conséquence philosophique qui demanderait une justification d’un autre ordre. Il ne suffit pas qu’une figure possède une structure curieuse pour que cette structure soit celle de l’inconscient ; il faut établir le rapport, et ce rapport ne peut être produit par la seule fascination exercée par la figure.
Je dirais même que la querelle devient plus intéressante lorsque l’on cesse de demander si Lacan « avait raison » ou « avait tort » d’utiliser la topologie. Le véritable problème est antérieur : de quelle nature est le raisonnement qui conduit de la mathématique à la psychanalyse ? Si la bande de Möbius est une métaphore du sujet, alors la comparaison peut être féconde, mais elle demeure une comparaison ; si elle est la structure du sujet, alors il faut expliquer ce que signifie ici « structure » et selon quelles règles cette identité peut être établie. Bouveresse s’attache précisément à ce genre de déplacement, parce que l’analogie possède une propriété singulière : elle peut produire une impression de nécessité là où il n’existe encore qu’une ressemblance.
Cette exigence explique également pourquoi son opposition ne doit pas être comprise comme une guerre personnelle contre Lacan. Bouveresse combattait un certain style intellectuel dans lequel l’obscurité, lorsqu’elle se trouvait associée à des termes scientifiques prestigieux, pouvait être prise pour de la profondeur. Il se méfiait du « droit à la métaphore » lorsqu’il devenait un droit de s’affranchir des précautions imposées par le concept scientifique lui-même.
Le danger n’était donc pas seulement l’erreur technique ; il était plus profond, puisqu’une erreur mathématique peut demeurer sans conséquence hors des mathématiques, tandis qu’une erreur présentée comme une découverte sur le sujet humain peut acquérir une autorité qu’elle n’a pas légitimement obtenue.
Il faut cependant accorder à Lacan ce que cette critique ne saurait lui retirer : son ambition n’était pas de rédiger un traité de topologie. Il cherchait à produire une écriture de certaines impossibilités du sujet, et la topologie lui paraissait précisément propre à figurer ce que la représentation classique ne pouvait saisir. La bande de Möbius, par exemple, permet de penser une continuité paradoxale entre ce que l’on voudrait distinguer comme recto et verso ; le tore introduit une organisation du trou et de la surface ; le nœud borroméen permet de représenter une solidarité telle que la rupture d’un anneau modifie l’ensemble. Ce sont là des propriétés mathématiques réelles, et leur pouvoir de suggestion philosophique n’est pas nul. Mais la question demeure : cette fécondité imaginale suffit-elle à établir une théorie ? La réponse de Bouveresse est, pour l’essentiel, négative.
Une considération aristotélicienne permet alors de comprendre pourquoi la question de la topologie touche à quelque chose de plus ancien que Lacan et Bouveresse. Aristote, dans sa réflexion sur le lieu, refuse de considérer celui-ci comme un simple contenant indifférent aux choses qu’il contient : le lieu entretient avec le corps un rapport conceptuel qui oblige à demander ce que signifie pour une chose « être quelque part ». Cette vieille question du topos reçoit chez Lacan une torsion nouvelle : le sujet n’est plus simplement placé dans un espace, il semble être constitué par les relations, les coupures, les bords et les trous qui déterminent son espace symbolique. Sous cet angle, la topologie lacanienne possède une véritable ambition philosophique.
Mais l’ambition philosophique ne dispense pas de la démonstration lorsqu’elle se réclame d’un savoir mathématique. C’est ici que je crois qu’il faut laisser subsister la tension plutôt que la résoudre artificiellement. Bouveresse rappelle, en somme, que la profondeur d’une idée ne saurait être obtenue par le prestige du vocabulaire qui la porte. Lacan rappelle, inversement, qu’il existe des phénomènes de structure que le langage ordinaire peut déformer précisément parce qu’il cherche à les réduire à des propositions trop familières. Les deux exigences ne s’annulent pas ; elles se surveillent.
Et peut-être est-ce pour cela que la topologie demeure le lieu le plus délicat de cette rencontre. La mathématique demande que chaque terme puisse être déterminé ; la psychanalyse lacanienne cherche précisément ce qui, dans le sujet, échappe à la détermination simple. La première construit des espaces où les propriétés sont démontrables ; la seconde s’intéresse à un sujet dont la parole introduit sans cesse du déplacement, du manque et de l’équivoque. Il serait donc trop commode de dire que l’une doit vaincre l’autre. La véritable difficulté commence lorsque l’on comprend que chacune fait apparaître une limite dans le langage de l’autre !
Mes chers lecteurs, peut-être faut-il alors retourner la question : que se passe-t-il lorsqu’une figure mathématique cesse d’être seulement regardée pour devenir une manière de penser ? Et si la critique de Bouveresse obligeait moins à abandonner les nœuds de Lacan qu’à demander jusqu’où une figure peut porter une pensée avant de devenir, elle aussi, prisonnière de la signification qu’on lui impose ? La topologie pourrait alors se trouver placée devant une étrange alternative : soit elle demeure une science, et elle résiste aux métaphores qui veulent la faire parler au-delà de ses démonstrations ; soit elle devient une philosophie de la forme, et elle risque alors de perdre ce qui faisait précisément sa rigueur. Le paradoxe est peut-être que le nœud ne devient intelligible qu’au moment où l’on cesse de lui demander de prouver ce qu’il ne peut démontrer, tandis qu’il devient philosophiquement intéressant précisément parce qu’il oblige la pensée à reconnaître qu’il existe des formes dont la puissance d’évocation commence là où leur pouvoir de preuve s’arrête.
A très bientôt chers amis !
L’article Les critiques adressées par le philosophe français jacques Bouveresse à la topologie de Lacan.