Mes chers lecteurs,
Dès lors que l’on aborde le thème épineux des objections formulées par Jean Paul Sartre au sujet du corpus théorique freudien, Il est une question qui, depuis le siècle où triompha la doctrine viennoise, n’a cessé de tourmenter quiconque prétend rendre compte de l’âme humaine sans la dépouiller de sa liberté. Vous me direz que je ne parle pas ici de notre très cher jacques Lacan : certes, vous aurez raison. mais veuillez m’accorder, chers amis, que si Lacan lui-même se qualifiait de freudien, il faut dès lors aller rechercher le corpus freudien afin d’ aboutir, en toute saine logique, à la question des objections sartriennes à la pensée lacanienne.
Peut-être la solidité apparente de l’édifice freudien ne lui est-elle imposée que par notre paresse à examiner ce que recouvre, sous l’apparence d’une clarté clinique, la notion même de refoulement, car lorsque je m’efforce, à la suite de Sartre, de reconstituer pierre à pierre ce mécanisme que Freud nous présente comme allant de soi, je m’aperçois que cette architecture, en son fondement, repose sur une faille qu’aucun raffinement clinique ne saurait combler, et que le censeur, cette instance obscure préposée au triage des représentations indésirables, doit, pour accomplir sa besogne, connaître déjà ce contre quoi précisément on le charge de nous défendre, de sorte que la topique tout entière, loin d’expliquer le mensonge que l’homme se fait à lui-même, ne fait que le déplacer d’un étage à l’autre de la maison psychique sans jamais le résoudre.
Il appert que le problème n’est pas mince. Comment, en effet, le censeur pourrait-il refouler ce qu’il ignore, et connaître ce qu’il refoule sans déjà, par cette connaissance même, se l’être représenté ?
Il convient ici de distinguer deux ordres de choses que la vulgate psychanalytique confond trop aisément dans une seule et même notion. D’une part, le fait brut de la dissimulation à soi ; d’autre part, l’explication que l’on en donne. Or Sartre, refusant de scinder la conscience en compartiments étanches gardés par des huissiers subalternes, propose de substituer à cette hydraulique des pulsions une conscience unique, translucide à elle-même, qui, ceteris paribus, se ment sans avoir besoin d’un menteur distinct du menti, et c’est là ce qu’il nomme la mauvaise foi, cette étrange faculté par laquelle je puis me dérober à ma propre liberté tout en demeurant, au fond, celui qui sait ce qu’il fuit ! Quelle audace, en vérité, que de reloger ainsi le mensonge tout entier dans l’unité indivise du pour-soi, sans plus recourir aux cloisons commodes de l’appareil freudien !
On ne saurait pourtant en rester à la seule polémique méthodologique, car ce qui se joue ici touche au statut même de l’être humain dans son rapport au temps et à ses possibles. Heidegger, en son temps, avait montré que le Dasein ne se comprend jamais que comme un projet jeté vers ses possibilités les plus propres, et non comme une chose déterminée depuis son passé par des causes qui la traverseraient à son insu ; c’est de cette intuition, transposée sur le terrain de la psychanalyse, que Sartre tire sa propre méthode, qu’il baptise psychanalyse existentielle, et par laquelle il entend saisir, derrière chaque conduite particulière, non plus un complexe hérité de l’enfance mais un projet fondamental librement choisi, quoique rarement thématisé par celui-là même qui le vit.
Le déterminisme psychique, en ce sens, apparaît à Sartre comme une manière de fuir la responsabilité redoutable qui pèse sur tout homme.
Les corollaires de ce constat nous imposent de conclure ceci : si l’inconscient freudien est une fiction commode, c’est qu’il permet à l’homme de se dire innocent de ce qu’il est, de rejeter sur des instances impersonnelles la faute de ses choix les plus intimes, tandis que la conscience sartrienne, elle, ne peut jamais s’abriter derrière pareille excuse, puisqu’elle est, mes chers lecteurs, tout entière ce qu’elle se fait, sans reste et sans dépôt caché où elle pourrait déposer la charge de son être. Faut-il pour autant tenir cette liberté absolue pour une libération, ou n’est-elle pas plutôt le plus lourd des fardeaux ?
Il ne faudrait cependant pas croire que cette critique laisse Freud entièrement démuni, car le contraire eût été étonnant de la part d’un système qui a su, pendant plus d’un demi-siècle, résister à tant d’assauts philosophiques sans jamais s’effondrer tout à fait, et l’on peut se demander si la notion de projet fondamental, chez Sartre, ne reconduit pas, sous un vocabulaire différent, quelque chose comme une structure originaire de l’existence qui, pour n’être plus inconsciente au sens freudien, n’en demeure pas moins opaque à la réflexion immédiate, ainsi que l’aristotélisme l’avait pressenti lorsqu’il distinguait, dans l’être de toute chose, la puissance qui ne se révèle qu’en s’actualisant, comme si l’homme portait en lui, sans le savoir d’abord, ce qu’il ne fera que devenir.
Ainsi la querelle qui oppose le divan viennois au fauteuil de la rue Bonaparte ne se clôt sur aucune victoire décisive, et l’on pourrait presque soutenir, non sans quelque malice, que plus l’homme s’acharne à fuir l’inconscient pour se réfugier dans une liberté totale, plus il se découvre condamné à cette liberté même comme à la plus rigide des nécessités, de sorte que celui qui croyait échapper au déterminisme freudien se retrouve peut-être prisonnier d’un déterminisme de la liberté, obligé d’être libre sans l’avoir choisi, et voué, jusque dans sa révolte contre l’inconscient, à porter un fardeau dont il ne sait plus très bien s’il l’a lui-même façonné ou s’il lui fut, comme jadis les chambres de l’enfance, simplement légué dans l’obscurité.
Match nul donc pour l’ instant. Dans notre prochaine publication qui aura lieu encore cette semaine, nous approfondirons la question du déterminisme et de l’ inconscient afin d’ essayer de lever l’ aporie que nous venons ici de mettre en évidence. Cette résolution est la clef de la sortie vers le haut que nécessite cette apparente contradiction.
A très bientôt mes chers lecteurs.