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Frank Sulloway contre Lacan : l’oubli d’un détail ! (Alexandre Bleus)

Mes chers lecteurs,

 Frank J. Sulloway, né en 1947, est un historien des sciences et psychologue américain réputé pour sa relecture critique des origines de la psychanalyse. Dans son ouvrage majeur, Freud, biologiste de l’esprit, il démontre que les théories freudiennes découlent directement des modèles biologiques du XIXᵉ siècle. Il publia cet ouvrage très bien écrit en 1979 mais celui-ci ne fut traduit en français qu’ en 1981, année de la disparition de Jacques Lacan.

Peut-être l’orientation de nos investigations psychologiques procède-t-elle d’un malentendu originaire sur la nature même du savoir, une forme d’hésitation fondamentale où la pensée croit saisir l’être alors qu’elle n’embrasse qu’un reflet géométrique. Quand l’on observe la question de savoir qui est Frank Sulloway, cet historien des sciences qui chercha à débusquer sous les formulations psychanalytiques les traces subsistantes du biologisme freudien, et en quoi son empirisme rigoureux s’est opposé à la topologie développée par Jacques Lacan, l’esprit est d’abord tenté de poser le problème sous l’angle d’une simple querelle de méthodes. Il appert que l’objection de Sulloway repose sur la réduction de la doctrine psychanalytique à ses fondements évolutionnistes et génétiques, voyant dans tout concept abstractif un mythe biologique dissimulé sous un jargon métaphorique. Or, en érigeant la structure du sujet autour de figures spatiales précises, la topologie lacanienne prétend au contraire détacher la psychanalyse de l’empirisme biologique pour l’inscrire dans une pure logique du Signifiant. Qu’est-ce à dire ? Il convient d’examiner minutieusement cette opposition en distinguant, suivant la marche naturelle de la raison, les fondements de ces deux architectures de la pensée pour en éprouver la résistance formelle.

Il semble d’abord, selon la thèse empiriste formulée par l’histoire des sciences modernes, que la théorie lacanienne ne soit qu’une construction arbitraire, destituée de tout fondement positif. En effet, l’étude exhaustive des origines de la psychanalyse révèle que les concepts de l’inconscient sont tributaires des théories biologiques de la fin du dix-neuvième siècle. Dès lors, substituer à cette genèse matérielle des figures géométriques complexes, telles que le ruban de Möbius, le tore ou le nœud borroméen, apparaît comme une fuite spéculative hors de la réalité observable. La topologie l’abandonne aux mirages de la pure abstraction formelle ! De surcroît, une science authentique exige la vérifiabilité expérimentale de ses postulats. Or, comment vérifier sur le terrain de l’expérience sensible la torsion d’une surface sans envers ni endroit au sein de la psyché ? La méthode historique conteste ainsi à la topologie le droit de fonder une clinique légitime.

Mais il faut opposer à cette objection la nature intime de l’objet d’étude de la psychanalyse, qui n’est point l’organisme biologique mais le sujet du désir pris dans le langage. Il est bien évident que si l’être humain était entièrement réductible à la série de ses causes matérielles et génétiques, la méthode d’observation historique suffirait à en épuiser le sens. Mais, comme le pressentait Heidegger dans sa méditation sur l’être, l’existence humaine ne se laisse point réduire à un simple objet présent sous la main, dispensé dans la continuité du temps linéaire. Le sujet parlant est troué par le langage ; il souffre d’une béance primordiale que la biologie ne saurait enregistrer dans ses registres matériels. La topologie élaborée par Lacan n’est donc point une métaphore illustrative ou une fioriture géométrique, mais la structure même du sujet en tant qu’il est marqué par l’inconsistance du Symbolique et du Réel. Vouloir ramener le texte lacanien à un ancrage biologique, c’est méconnaître la coupure épistémologique qui sépare le corps instinctif de l’organisme traversé par la parole.

Afin de trancher cette dispute avec rigueur, mes chers lecteurs, il convient de distinguer le plan de la genèse historique et le plan de la structure ontologique. D’une part, si l’on considère la genèse des concepts, la démonstration de l’historien conserve sa valeur descriptive : Freud est parti de la neurologie et du Darwinisme de son temps. D’autre part, si l’on considère la structure même de la vérité analytique, le recours à la topologie vise précisément à dépasser cette attache biologique initiale. La géométrie des surfaces non orientables démontre que l’intérieur et l’extérieur du sujet ne sont pas séparés par une frontière anatomique, mais se poursuivent sans rupture. Là où l’historien voit une déviation idéaliste, la topologie saisit l’étoffe même de la réalité humaine. L’opposition n’est donc point entre une vérité et une erreur, mais entre deux ordres de réalité distincts : l’ordre de la succession temporelle des faits et l’ordre de la nécessité logique des structures. Quelle audace d’avoir voulu mesurer la profondeur de la structure psychique à l’aune de la seule chronique des faits !

N’est-il pas saisissant d’observer comment cette querelle ravive l’antique débat sur la nature de la vérité ?

Au terme de ce cheminement, loin d’enfermer le débat dans un jugement arrêté, l’affrontement entre la critique historique et la topologie spatiale nous confronte à un paradoxe plus vaste : si le sujet humain est structuré par une béance que la géométrie tente de sculpter et que l’histoire cherche à dater, n’est-ce pas la vérité elle-même qui, refusant de se laisser capturer par l’observation comme par le chiffre, n’existe que sous la forme d’un malentendu fécond dont nous sommes à la fois les artisans et les captifs ?

L’article Frank Sulloway contre Lacan : l’oubli d’un détail !

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