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De la tragédie classique à la structure du sujet : Lacan lecteur du Grand Siècle (Alexandre Bleus)

Mes chers lecteurs, qu’il me soit permis d’ouvrir devant vous aujourd’hui les pages d’une histoire singulière, celle qui unit un homme du vingtième siècle aux fastes et aux rigueurs du Grand Siècle français. Cette histoire n’est point celle d’une simple admiration lettrée, ni d’un goût de collectionneur pour les reliures anciennes, mais bien celle d’une nécessité profonde, d’une affinité élective qui touchait aux fondements mêmes de la pensée psychanalytique telle que Jacques Lacan l’a reforgée dans le creuset de la langue française. Que l’on considère un instant la chose suivante : parmi tous les siècles que l’histoire de France a portés, pourquoi donc celui de Louis le Grand exerçait-il sur cet esprit une telle attraction ? La réponse à cette interrogation nous conduira, si nous voulons bien la suivre jusqu’au bout, vers des régions où se rejoignent la théorie du langage, la structure du sujet humain, et cette économie particulière du verbe que le dix-septième siècle porta à son point de perfection.

Il appert que Lacan découvrait dans l’architecture linguistique du classicisme français cette rigueur formelle, cette mathématique secrète du signifiant qui correspondait en tous points à sa conception du symbolique. Le Grand Siècle représentait ce moment unique où la langue se cristallisa dans des formes d’une fixité presque minérale, où chaque vocable trouvait sa place assignée dans un ordre que l’on eût dit immuable. Les tragédies raciniennes en offrent le témoignage le plus éclatant : l’alexandrin y obéit à des lois aussi contraignantes, aussi inviolables que celles qui régissent les mouvements des astres dans le système newtonien. Cette architecture du verbe, cette géométrie de la parole rejoignait au plus près la théorie lacanienne selon laquelle l’inconscient possède la structure même d’un langage. Les grands écrivains du siècle classique pratiquaient ainsi, sans en avoir la moindre conscience théorique, cette chirurgie du signifiant que Lacan allait formaliser trois cents ans plus tard. N’était-ce point Pascal qui proclamait que la véritable éloquence se moque de l’éloquence, anticipant de la sorte cette méfiance lacanienne envers le sens immédiat, envers l’illusion d’une communication qui se voudrait transparente comme le cristal ? Dans le cadre de ses séminaires hebdomadaires, Lacan multipliait les références aux moralistes du Grand Siècle, convoquant tour à tour La Rochefoucauld et La Bruyère, ces anatomistes de l’âme humaine qui avaient compris, bien avant que Freud ne fît son apparition dans l’histoire de la pensée, que l’homme demeure opaque à lui-même, que ses motivations les plus nobles dissimulent fréquemment des ressorts inavouables, des mécanismes secrets que la conscience refuse d’admettre. La maxime classique, avec sa concision tranchante comme la lame d’un scalpel, fonctionnait à la manière d’une interprétation analytique avant que l’analyse elle-même n’existât : elle dévoilait en quelques mots ce que des pages entières d’explication n’auraient réussi qu’à obscurcir davantage.

Qu’est-ce à dire ? Que cette formule fameuse de La Rochefoucauld, selon laquelle nous possédons tous suffisamment de force pour supporter les maux d’autrui, recèle sous son cynisme apparent une vérité structurale touchant au narcissisme fondamental du sujet. On peut remarquer avec aisance que cette économie de moyens, cette capacité à condenser en une phrase l’essence même d’un mécanisme psychique, correspondait exactement à ce que Lacan recherchait dans ses propres aphorismes, ces formules cryptiques qui plongeaient ses auditeurs dans le désespoir tout en enchantant les initiés capables d’en déchiffrer la portée. Le baroque, cette période qui chevauche le siècle classique et en constitue en quelque sorte la face nocturne, offrait également à Lacan un répertoire précieux de métaphores visuelles pour penser la structure du sujet. L’anamorphose, cette technique picturale qui révèle une image cachée selon l’angle depuis lequel on la contemple, devenait sous sa plume une illustration parfaite de la topologie psychanalytique. Les « Ambassadeurs » de Holbein en fournissent l’exemple canonique : un crâne déformé flotte au premier plan de la composition, demeurant invisible tant que l’on observe le tableau de face, mais surgissant brutalement lorsque le spectateur se déplace. C’est précisément ainsi que fonctionne le symptôme névrotique : incompréhensible de face, il ne révèle sa vérité qu’aperçu sous l’angle du désir inconscient qui le structure.

Molière, que Lacan citait volontiers en riant parfois sous cape – chose rare chez cet homme d’ordinaire austère –, avait saisi quelque chose d’essentiel concernant le langage comme lieu d’aliénation du sujet. Les précieuses qui massacrent le français avec leurs métaphores alambiquées ne constituent-elles point les premières hystériques modernes, ces femmes qui font du langage lui-même un symptôme ? Le « conseiller des grâces » pour désigner un miroir, les « commodités de la conversation » pour parler des chaises : voilà exactement le type de déplacement métonymique que Freud identifiera plus tard dans le travail du rêve. Les précieuses inventent un nouveau langage parce que l’ancien ne leur permet pas d’exister comme sujets désirants dans un monde masculin qui les réduit au silence. Lacan, qui théorisait la femme comme « pas-toute » dans l’ordre symbolique, ne pouvait qu’être sensible à cette rébellion linguistique, aussi ridicule qu’elle pût paraître à Molière lui-même.

I. La forme contre l’illusion humaniste

Mais revenons un instant à la question de la forme. Pourquoi le siècle classique plutôt que la Renaissance ou les Lumières ? La Renaissance était trop exubérante, trop confiante dans les pouvoirs de la raison humaniste. Les Lumières, malgré toute leur sophistication, croyaient encore naïvement à la transparence du sujet à lui-même, à la possibilité d’une émancipation par les seules forces de la raison. Le Grand Siècle, lui, savait que l’homme est tragiquement divisé. Pascal avec son « roseau pensant », Racine avec ses héros déchirés entre passion et devoir, Descartes lui-même avec son doute hyperbolique qui menace d’engloutir toute certitude – tous témoignaient d’une conscience aiguë de la faille constitutive du sujet. Le « je pense donc je suis » cartésien, que Lacan récrira magistralement en « je pense où je ne suis pas, je suis où je ne pense pas », contenait déjà en germe toute la problématique de la division subjective. Ceteris paribus, aucun autre siècle n’offrait une telle concordance entre forme littéraire et intuition psychologique de la structure humaine. Les tragédies du siècle classique constituaient pour Lacan de véritables cas cliniques avant la lettre. Phèdre, consumée par un désir incestueux qu’elle ne peut ni assumer ni refouler complètement, préfigure l’hystérique freudienne prise dans l’impossibilité de son désir. « C’est Vénus toute entière à sa proie attachée » : comment mieux dire que le sujet est habité par un désir qui le dépasse, qui vient d’ailleurs, du champ de l’Autre ? Racine comprenait intuitivement ce que Lacan formalisera trois siècles plus tard : le désir n’est point le mien propre, il me vient de l’Autre, et c’est précisément pour cette raison qu’il est irrépressible. Phèdre ne choisit pas de désirer Hippolyte, elle est choisie par ce désir qui la détruit. Hermione, dans « Andromaque », qui ordonne le meurtre de Pyrrhus puis reproche violemment à Oreste de l’avoir exécuté, illustre parfaitement la structure de la demande hystérique : « Ce n’est pas ce que je voulais ! » devient le cri éternel du sujet face à la réalisation littérale de son désir inconscient.

Les corollaires de ce constat nous imposent de conclure ceci : le Grand Siècle avait produit, sans en avoir la moindre conscience, une véritable clinique des structures subjectives. Les personnages cornéliens, écartelés entre honneur et amour, ne sont-ils pas des obsessionnels parfaits, prisonniers d’un idéal du moi tyrannique qui interdit toute jouissance ? Le Cid qui tue le père de Chimène pour sauver son honneur, puis exige d’elle qu’elle l’aime malgré tout : quelle meilleure illustration du surmoi sadique qui jouit précisément de rendre impossible ce qu’il commande ? Lacan adorait ces paradoxes structuraux où le sujet est damné quoi qu’il fasse, où chaque solution ne fait qu’approfondir l’impasse. C’était là, dans ces nœuds dramatiques apparemment insolubles, que se révélait la véritable structure du désir humain. Je pense que l’amour de Lacan pour le siècle classique tenait aussi à une raison plus personnelle, presque anecdotique. Cet homme qui terrorisait ses élèves par ses silences et ses interprétations cinglantes nourrissait un faible pour l’élégance stylistique d’une époque révolue. Il collectionnait, paraît-il, les éditions originales de Pascal et relisait Racine chaque été dans sa maison de campagne. Cette passion n’était pas qu’intellectuelle : elle révélait une nostalgie pour un monde où la langue avait encore du poids, où un mot mal placé pouvait déclencher un duel. À une époque – les années 1960-1970 – où le français se délitait sous les coups de boutoir de l’américanisation et du laisser-aller généralisé, Lacan se raccrochait à ce Grand Siècle où parler juste constituait une question de vie ou de mort symbolique.

N’était-ce point aussi une manière de résister à la psychanalyse américaine de l’ego psychology, cette psychologie du moi qu’il exécrait et qu’il jugeait responsable de la dégénérescence de la découverte freudienne ? La cour de Louis XIV, avec son étiquette impitoyable et son système de préséances microscopique, offrait une métaphore parfaite de l’ordre symbolique lacanien. Chacun y occupait une place déterminée par des lois implicites mais absolument contraignantes. Un regard du roi pouvait élever ou détruire, exactement comme le signifiant maître dans la théorie lacanienne détermine la position du sujet dans le discours. Saint-Simon, ce mémorialiste obsessionnel qui notait compulsivement chaque nuance de la vie à Versailles, pratiquait sans le savoir une forme d’anthropologie structurale de la cour. Lacan, qui s’intéressait aux structures de parenté analysées par Lévi-Strauss, ne pouvait qu’être fasciné par ce système où les alliances matrimoniales, les faveurs royales et les disgrâces suivaient une logique aussi rigoureuse qu’un système phonologique. D’une part, la cour offrait le spectacle d’un ordre symbolique fonctionnant à plein régime, et d’autre part, elle révélait comment cet ordre produisait inévitablement ses effets pathologiques, ses névroses, ses tragédies intimes.

Mais alors, pourquoi cette passion lacanienne pour le Grand Siècle nous concernerait-elle encore aujourd’hui, à l’ère des réseaux sociaux et de la communication instantanée ? Peut-être précisément parce que nous avons perdu ce que le siècle classique possédait encore : une conscience aiguë du poids des mots et de l’irréductible opacité du sujet. À force de tout vouloir dire, de tout mettre en lumière, de « communiquer » à tout prix, nous avons oublié que le langage ne transmet point, qu’il rate essentiellement, et que c’est précisément dans ce ratage que se loge la vérité du sujet. Le Grand Siècle le savait : derrière les périphrases élégantes et les formules de politesse se cachait l’abîme des passions inavouables. Ne pourrait-on concevoir que cette leçon du classicisme, médiée par Lacan, constitue aujourd’hui un antidote nécessaire contre l’illusion contemporaine d’une transparence absolue, contre cette croyance naïve selon laquelle tout pourrait être dit, montré, partagé sans reste ? La question demeure ouverte, et avec elle s’ouvre un champ d’investigation qui demanderait que l’on examine plus avant comment les formes littéraires d’une époque conditionnent notre compréhension de la subjectivité elle-même, et comment, peut-être, un retour à ces formes anciennes pourrait nous aider à penser autrement les impasses de notre modernité.

Alexandre Bleus

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