Mes chers lecteurs,
Méditons donc aujourd’hui, à la vue de ce paysage intellectuel transformé et de cette mémoire disciplinaire menacée, sur ce qui demeure et ce qui s’efface de la pensée de Jacques Lacan dans l’univers conceptuel européen qui dénie la validité de la démarche analytique. Que cet effacement apparent nous convainque de la fragilité des héritages théoriques, pourvu que la persistance souterraine de certaines interrogations fondamentales nous apprenne en même temps la vitalité profonde des questions qui touchent à l’être parlant. Cette pensée que nous observons sera un témoin fidèle de l’un et de l’autre. Voyons ce qu’une marginalisation institutionnelle lui a ravi ; voyons ce qu’une survivance conceptuelle obstinée lui a conservé. Ainsi nous apprendrons à mesurer ce que notre époque a quitté sans peut-être en saisir toute la portée, afin d’interroger ce qui persiste malgré l’apparent triomphe des certitudes empiriques, lorsque notre temps, saturé des promesses de la cartographie cérébrale et aveuglé par l’éclat des neurosciences, refuse encore de voir les questions que son propre développement soulève. Voilà les vérités que j’ai à traiter, et que j’ai crues dignes d’être proposées à ceux qui s’inquiètent encore du devenir de la pensée dans nos sociétés de contrôle.
Nous assistons tous à l’érosion des grands systèmes conceptuels, et nous allons sans cesse vers l’oubli des interrogations fondamentales, ainsi que des eaux qui se perdent sans retour dans le mouvement accéléré des modes intellectuelles. En effet, nous ressemblons tous, penseurs et praticiens de ce siècle, à des eaux courantes emportées par le flux de l’épistémè dominante. De quelque superbe distinction méthodologique que se flattent les disciplines contemporaines, elles ont toutes une même origine dans le questionnement sur la condition humaine ; et cette origine demeure présente sous les reconstructions successives. Les années se poussent successivement comme des flots épistémologiques ; les paradigmes ne cessent de s’écouler, se renouvelant et s’effaçant tour à tour ; tant qu’enfin, après avoir fait un peu plus de bruit dans les colloques et traversé un peu plus de champs disciplinaires les uns que les autres, ils vont tous ensemble se confondre dans un oubli relatif où l’on ne reconnaît plus ni les controverses qui les animèrent, ni les institutions qui les portèrent, ni toutes ces autres qualités académiques qui distinguent momentanément les courants théoriques ; de même que ces pensées tant célébrées en leur temps demeurent parfois sans postérité immédiate et sans gloire apparente, mêlées dans la sédimentation des savoirs avec les élaborations les plus méconnues de leur époque.
Et certainement, mes chers lecteurs, si quelque chose pouvait élever une pensée au-dessus de l’usure ordinaire des modes intellectuelles, si l’origine commune de nos interrogations sur le psychisme souffrait quelque distinction solide et durable entre ceux qui ont tenté de formuler la condition du sujet, qu’y aurait-il dans l’univers conceptuel du vingtième siècle de plus distingué que l’œuvre dont je parle ? Tout ce que peuvent accomplir non seulement l’audace théorique et l’invention conceptuelle, mais encore les grandes qualités de rigueur et de profondeur pour l’élévation d’une pensée se trouve rassemblé, et puis apparemment relégué aux marges, dans celle de Lacan. De quelque côté que je suive les traces de son élaboration, je ne découvre que des percées fulgurantes dans la compréhension de l’inconscient, et partout je suis frappé par la puissance des articulations proposées entre langage, désir et jouissance. Je vois l’École freudienne de Paris, la plus inventive sans comparaison de son époque dans le champ psychanalytique, et à qui les institutions concurrentes pouvaient bien céder sans envie tant son rayonnement intellectuel était considérable. Je vois les séminaires de l’École normale supérieure, ceux de Sainte-Anne, qui ont irrigué pendant des décennies une communauté de penseurs dispersés dans toute l’Europe, façonnant les esprits plus encore par la force de leurs interrogations que par l’autorité de leurs certitudes doctrinales.
Mais cette pensée, née dans l’effervescence théorique de l’après-guerre, avait l’esprit et l’ambition plus haute que son contexte d’émergence. Les controverses et les scissions n’ont pu l’anéantir dans sa période de formation, et dès lors on voyait en elle une grandeur qui ne devait rien aux modes passagères. Nous disions avec enthousiasme que son inventivité conceptuelle l’avait arrachée, comme par une nécessité interne, aux facilités de la psychologie académique pour la donner à une interrogation radicale sur le sujet de l’inconscient : élaboration précieuse, contribution inestimable à la pensée européenne, si seulement la réception en avait été moins conflictuelle et l’héritage moins disputé ! Mais pourquoi ce souvenir nostalgique vient-il m’interrompre ? Hélas ! nous ne pouvons un moment arrêter notre réflexion sur la fécondité de cette pensée sans que la conscience de sa marginalisation présente s’y mêle aussitôt pour assombrir le tableau de son ombre inquiétante.
I. L’érosion institutionnelle et ses paradoxes
Il appert que les institutions universitaires où l’on enseigne encore quelque chose de la psychanalyse lacanienne se trouvent désormais dans une position défensive qui contraste singulièrement avec l’assurance théorique des décennies précédentes. On se blottit la tête dans un nid tissé de justifications épistémologiques, de références aux neurosciences cognitives, de concessions aux exigences de l’evidence-based practice, qu’on finit par cimenter ensemble selon une stratégie d’accommodation qui trahit plus d’inquiétude que de conviction profonde. Par un climat intellectuel devenu hostile aux approches non quantifiables du psychisme, le plaisir qu’on goûte désormais dans ces espaces résiduels est moins celui de la découverte conceptuelle que celui de se sentir protégé des attaques extérieures, comme ces oiseaux qui ont leur nid au fond d’un refuge précaire et s’y blottissent en espérant que la tempête passe. Le feu de la transmission se maintient tant bien que mal dans quelques séminaires confidentiels, où l’on enseigne dans un grand manteau de précautions méthodologiques, traversé des lueurs d’une érudition qui se rallume sporadiquement sans retrouver l’éclat de son midi. Sorte d’impalpable refuge creusé au sein même de l’université contemporaine, zone ardente en ses convictions mais marginale en ses contours institutionnels, aérée de souffles qui viennent des départements de philosophie ou de théorie littéraire et qui maintiennent quelque circulation d’air dans un espace académique largement refroidi à l’égard de ces questions.
D’autre part, il existe encore quelques lieux où l’on aime être uni à la pensée de quelques collègues complices, où le clair de lune des colloques confidentiels, appuyé aux volets entrouverts de l’orthodoxie dominante, jette jusqu’au pied de nos certitudes chancelantes son échelle enchantée d’hypothèses risquées. On y réfléchit presque en plein air, comme ces penseurs qui acceptent l’inconfort d’une position marginale plutôt que la sécurité d’une intégration aux paradigmes dominants. Parfois ce sont des départements d’allure encore classique, si anachroniques dans leur attachement aux questions fondamentales que même le visiteur néophyte ne s’y sent pas entièrement dépaysé, et où les colonnettes conceptuelles qui soutiennent légèrement l’édifice théorique s’écartent avec tant de grâce pour montrer et réserver la place du questionnement sur l’inconscient et sur le désir. Parfois au contraire, ce sont des lieux nouveaux, petits et si élevés de plafond épistémologique qu’on s’y étouffe presque, creusés en forme de pyramide inversée dans la hauteur de deux exigences contradictoires, rigueur scientifique et attention à la singularité subjective, et partiellement revêtus du bois précieux des publications à comité de lecture, où dès la première seconde nous sommes confrontés moralement à l’odeur inconnue des impératifs d’évaluation quantitative, convaincus de l’hostilité des critères de scientificité dominants et de l’insolente indifférence de la chronométrie gestionnaire qui mesure nos productions comme si la pensée pouvait se soumettre aux mêmes normes que la fabrication industrielle.
Une étrange et impitoyable glace à pieds quadrangulaires, barrant obliquement un des angles de notre champ de recherche, se creuse à vif dans la douce plénitude de notre rapport habituel à la théorie un emplacement qui n’était pas prévu dans nos formations initiales. Notre pensée s’efforce alors pendant des mois de se disloquer, de s’étirer en hauteur pour prendre exactement la forme des contraintes institutionnelles et arriver à remplir jusqu’en haut ce gigantesque entonnoir bureaucratique. Elle souffre bien de dures nuits académiques, tandis que nous sommes étendus dans notre lit d’enseignant-chercheur précaire, les yeux levés vers les injonctions administratives qui pleuvent des ministères, l’oreille anxieuse aux rumeurs de réforme qui circulent dans les couloirs, la narine rétive aux parfums de modernisation managériale, le cœur battant d’inquiétude pour l’avenir de notre discipline : jusqu’à ce que l’habitude ait changé la couleur des contraintes, fait taire l’horloge des évaluations périodiques, enseigné une forme de résignation face à la glace oblique et cruelle de l’institution, dissimulé sinon chassé complètement l’odeur du management universitaire et notablement diminué la hauteur apparente des exigences bureaucratiques. L’habitude, aménageuse habile mais bien lente, qui commence par laisser souffrir notre esprit pendant des semestres entiers dans une installation provisoire que nous espérons toujours temporaire ! Mais que malgré tout il est bien heureux de trouver, car sans elle et réduit à ses seuls moyens intellectuels, l’enseignant-chercheur contemporain serait impuissant à rendre habitable un univers professionnel devenu si hostile aux interrogations qui ne produisent pas de résultats immédiatement mesurables.
Certes, nous sommes bien réveillés maintenant en cette année 2025, notre époque a effectué une dernière rotation paradigmatique et l’ange gardien de la rationalité technique dominante a tout organisé autour de nous selon les normes de l’évaluation quantitative. Il nous a installés sous nos couvertures méthodologiques, dans notre chambre disciplinaire aux dimensions rétrécies, et a mis approximativement à leur place dans l’obscurité de nos questionnements notre mobilier conceptuel vieillissant, nos outils d’analyse hérités d’un autre temps, notre cheminée spéculative qui tire mal, la fenêtre étroite sur la rue des débats publics et les deux portes, celle de l’enseignement et celle de la recherche, dont nous ne savons plus très bien laquelle nous devons franchir en priorité pour conserver notre légitimité institutionnelle. Mais nous avons beau savoir que nous ne sommes plus dans les demeures intellectuelles dont l’ignorance du réveil épistémologique nous avait en un instant sinon présenté l’image distincte, du moins fait croire la présence encore possible, le branle était donné à notre mémoire disciplinaire et nous ne pouvons plus nous rendormir dans le confort de nos anciennes certitudes. Nous passons la plus grande partie de nos insomnies intellectuelles à nous rappeler cette pensée d’autrefois, à l’École normale supérieure dans les séminaires légendaires de Lacan, à Vincennes dans l’effervescence théorique des années soixante-dix, à Sainte-Anne dans la proximité troublante de la clinique, ailleurs encore dans les sociétés analytiques naissantes qui pullulaient alors. Nous nous rappelons les lieux, les personnes qui s’y consacraient avec cette foi dans la pensée qui nous semble aujourd’hui si lointaine, ce que nous avions saisi de leurs élaborations conceptuelles lors de nos premières formations, ce qu’on nous en avait transmis dans des séminaires nocturnes où la passion de comprendre l’emportait sur toute autre considération pragmatique.
On peut remarquer avec aisance que cette érosion apparente de la présence institutionnelle de la pensée lacanienne ne signifie nullement une disparition complète de son influence dans les marges du paysage intellectuel contemporain. Dans les interstices de notre époque sceptique à l’égard de la cure analytique et de ses fondements théoriques, certaines formulations lacaniennes continuent d’irriguer souterrainement la réflexion dans des champs disciplinaires parfois fort éloignés de leur terrain d’origine. Le concept de jouissance, par exemple, ce concept si difficile à traduire et à circonscrire, ressurgit de manière inattendue dans les analyses sociologiques des addictions comportementales contemporaines, dans les études sur la consommation compulsive, dans les réflexions sur le rapport problématique que nos contemporains entretiennent avec les écrans et les réseaux sociaux. L’idée d’un sujet divisé, irréductible à la conscience transparente que le cogito cartésien prétendait fonder, trouve des échos dans les travaux les plus récents sur la fragmentation identitaire à l’ère numérique, sur les personnalités multiples que chacun déploie sur les différentes plateformes sociales, sur l’impossibilité structurelle d’une coïncidence avec soi-même que nos sociétés de la transparence voudraient pourtant imposer comme norme. La notion de grand Autre, cette instance symbolique qui nous précède et nous constitue, se réincarne sous des formes nouvelles dans les études sur les algorithmes et leur fonction de surveillance généralisée, dans les analyses de la manière dont les dispositifs numériques nous assignent une place et déterminent nos possibilités d’énonciation. Ces résurgences ne relèvent pas d’une application mécanique d’un corpus doctrinaire figé, mais plutôt d’une persistance de certaines intuitions fondamentales sur la condition humaine qui résistent à l’usure du temps et aux fluctuations des modes intellectuelles, comme si ces questions touchaient quelque chose d’essentiel qui ne peut être éludé durablement malgré tous les efforts de l’époque pour les contourner.
Qu’est-ce à dire ? Que la pensée lacanienne, loin de constituer un système clos susceptible d’être réfuté en bloc par les progrès des neurosciences ou invalidé globalement par l’évolution des pratiques cliniques, s’avère constituer un réservoir d’hypothèses de travail qui continuent de féconder la recherche dans des domaines aussi divers que l’anthropologie contemporaine, la philosophie politique, l’esthétique expérimentale ou même certaines branches de la linguistique computationnelle qui s’interrogent sur les limites du traitement algorithmique du langage. Les corollaires de ce constat nous imposent de conclure ceci : l’apparent déclin institutionnel de la psychanalyse d’orientation lacanienne ne doit pas masquer sa persistance souterraine dans les zones marginales du savoir contemporain, là précisément où se posent encore les questions que l’époque dominante préfère éviter parce qu’elles mettent en cause les présupposés anthropologiques sur lesquels repose l’édifice de ses certitudes méthodologiques. Dans le cadre de nos sociétés hyperconnectées et surinformées, certains analystes attentifs ont ainsi pu montrer comment la structure même du réseau social numérique reproduit certains traits de ce que Lacan décrivait comme le discours de l’hystérique : cette quête effrénée de reconnaissance par l’Autre qui ne s’apaise jamais, cette mise en scène permanente de soi dans l’espoir d’obtenir enfin un regard qui nous confirmerait dans notre être, cette recherche d’un savoir sur son propre désir à travers le regard supposé des autres qui like, commente, partage nos productions narcissiques. Le contraire eût été étonnant dans des sociétés où l’exhibition de l’intimité est devenue la norme comportementale et où chacun semble attendre passivement de l’algorithme qu’il lui révèle qui il est vraiment, comme si cette instance computationnelle détenait le secret de notre identité mieux que nous-mêmes ne pourrions jamais le faire !
Ces observations cliniques nouvelles, nourries directement ou indirectement de l’héritage conceptuel lacanien même quand elles ne s’en réclament pas explicitement, permettent d’éclairer des phénomènes contemporains que les approches purement behavioristes ou neurocognitives peinent à appréhender dans leur dimension proprement subjective, dans ce qui fait que l’être humain n’est pas réductible à un ensemble de mécanismes neurobiologiques ou de conditionnements comportementaux mais demeure irréductiblement un être parlant pris dans le langage et dans le désir. Il va sans dire que cette persistance souterraine ne s’effectue pas sans transformations majeures qui altèrent parfois considérablement le sens originel des concepts. Les concepts lacaniens, transplantés dans d’autres champs disciplinaires, subissent des mutations qui les éloignent parfois de leur acception première, se voient réinterprétés à la lumière de problématiques nouvelles, se trouvent articulés à d’autres corpus théoriques dans des configurations inédites. Mais n’est-ce pas précisément le propre d’une pensée vivante que de se laisser réinventer par ceux qui s’en emparent avec sérieux ? L’orthodoxie doctrinaire ne constitue jamais le meilleur gage de survie d’un héritage intellectuel ; c’est bien plutôt dans sa capacité à se transformer tout en préservant sa puissance interrogatrice fondamentale qu’une œuvre révèle sa vitalité profonde et sa pertinence durable.
Ainsi observe-t-on dans certains travaux récents de philosophie politique une réémergence de la problématique du désir inconscient appliquée aux phénomènes de masse contemporains qui désorientent tant les analystes politiques traditionnels. Les mouvements populistes qui déferlent sur l’Europe et ailleurs, par exemple, sont parfois analysés comme autant de formations symptomatiques révélant les impasses du lien social néolibéral, ceteris paribus avec ce que Lacan avait pu décrire concernant la logique de la masse et son rapport au leader, cette figure qui vient incarner provisoirement la possibilité d’une jouissance enfin atteinte et d’une plénitude enfin restaurée. Ces analyses contemporaines, bien qu’elles ne se réclament pas toujours explicitement de l’héritage psychanalytique et empruntent souvent le vocabulaire de la sociologie ou de la science politique, portent néanmoins la trace d’une certaine façon de concevoir l’articulation entre l’inconscient individuel et les phénomènes collectifs qui doit beaucoup aux élaborations lacaniennes sur le discours du maître et ses avatars contemporains, sur la manière dont le politique mobilise toujours des affects et des identifications qui excèdent largement le calcul rationnel des intérêts.
De même, dans le domaine de l’art contemporain et de la création littéraire, certains créateurs continuent de puiser consciemment ou inconsciemment dans le réservoir conceptuel de la psychanalyse lacanienne des outils pour penser leur pratique et pour résister aux réductions instrumentales de l’art. L’idée d’un réel qui résiste à toute symbolisation complète, qui ne se laisse jamais entièrement résorber dans les significations établies, trouve des échos dans l’art contemporain le plus exigeant, celui qui refuse de se laisser réduire aux logiques communicationnelles et marchandes qui voudraient faire de l’œuvre un simple véhicule de messages transparents ou un produit culturel parmi d’autres. Ces artistes, souvent sans le savoir et parfois même sans avoir lu une ligne de Lacan, réactualisent spontanément la fonction subversive que celui-ci assignait à l’acte analytique : trouer le tissu des semblants sociaux, révéler la béance qui structure tout rapport au langage et empêche toute clôture définitive du sens, maintenir ouverte la question du désir là où les discours dominants voudraient la suturer définitivement au profit d’une prétendue transparence communicationnelle généralisée.
Je pense que cette survivance marginale mais tenace de la pensée lacanienne dans des lieux parfois fort éloignés de son terrain d’origine révèle quelque chose d’essentiel sur notre époque et sur ses contradictions internes. Malgré ses prétentions à l’autonomisation complète de la science et à l’objectivation intégrale du psychisme humain réduit à son substrat neurobiologique, malgré sa volonté affichée de se débarrasser définitivement des approches herméneutiques au profit des seules méthodes expérimentales, notre temps demeure habité par des questions qui excèdent manifestement le cadre des réponses qu’il se donne et qui ressurgissent obstinément à chaque fois qu’on croyait les avoir définitivement évacuées. La souffrance psychique contemporaine, avec ses nouvelles modalités qui désorientent souvent les praticiens formés aux approches classiques, burn-out professionnel généralisé, addictions comportementales sans substance, troubles de l’attention endémiques, dépressions masquées résistant aux traitements pharmacologiques , révèle des dimensions du mal-être qui ne se laissent manifestement pas entièrement résorber dans les grilles d’analyse neurobiologiques ou comportementalistes. Et c’est précisément dans ces zones d’ombre de la clinique contemporaine, dans ces espaces où les protocoles validés s’avèrent insuffisants et où le praticien se trouve renvoyé à sa solitude face à la singularité irréductible du cas, que ressurgissent spontanément, fût-ce sous des formes méconnaissables et parfois grossièrement déformées, certaines des interrogations fondamentales que la psychanalyse avait ouvertes et que l’époque croyait avoir refermées pour toujours.
II. Les résurgences imprévisibles et leurs enseignements
Il serait naïf cependant, et profondément malhonnête intellectuellement, de ne voir dans cette persistance souterraine qu’un simple phénomène de résistance nostalgique de la part de quelques irréductibles attachés à une pensée dépassée. Sub conditione d’une analyse rigoureuse et sans complaisance, il faut reconnaître que ces résurgences conceptuelles s’accompagnent parfois de dérives théoriques considérables, d’utilisations approximatives qui trahissent plus l’ignorance des utilisateurs que la fécondité des concepts mobilisés. L’usage superficiel de certains concepts lacaniens dans des contextes fort éloignés de leur champ d’élaboration originelle peut conduire à des simplifications abusives ou à des généralisations hasardeuses qui desservent plus qu’elles ne servent la cause de la pensée. Combien de fois n’a-t-on pas vu le concept de jouissance réduit à une simple recherche hédoniste, l’idée de sujet divisé banalisée en une vague notion de contradiction interne, la fonction du grand Autre confondue avec n’importe quelle instance d’autorité sociale ? Mais ces risques, inhérents à toute transmission vivante et à toute circulation des idées hors de leur contexte d’origine, ne doivent pas masquer la fécondité potentielle de ces déplacements conceptuels quand ils sont opérés avec rigueur, inventivité et véritable compréhension de ce qui est en jeu dans les articulations théoriques mobilisées.
C’est avec clarté que l’on peut constater que l’enjeu principal pour la pensée lacanienne en cette année 2025 réside moins dans la préservation orthodoxe d’un corpus doctrinal figé, dans la répétition pieuse des formulations du maître comme si elles constituaient des vérités révélées, que dans la capacité à maintenir ouvert un type de questionnement sur la condition humaine qui trouve difficilement sa place dans les cadres épistémologiques dominants de notre époque technicienne. La question pertinente n’est pas de savoir si les concepts lacaniens sont « vrais » au sens où l’entendent les sciences expérimentales qui exigent la réplicabilité et la quantification, mais plutôt de déterminer s’ils conservent une puissance heuristique pour penser des aspects de l’expérience humaine que d’autres approches laissent nécessairement dans l’ombre par les présupposés mêmes de leur méthode. Or, sur ce point précis, les témoignages convergent de manière troublante : là où persistent des pratiques réellement attentives à la singularité du sujet dans son rapport au langage et au désir, qu’il s’agisse de certaines formes de psychothérapie qui résistent à la protocolisation généralisée, d’accompagnement social qui refuse de réduire les personnes à des cas types, de création artistique qui maintient ouverte la question du sens, ou même d’enseignement qui prend au sérieux la parole singulière de l’élève, on voit ressurgir spontanément des questions et des outils conceptuels qui portent la marque, même lointaine et parfois déformée, de l’héritage psychanalytique lacanien.
Cette situation paradoxale, marginalisation institutionnelle croissante d’un côté, persistance souterraine obstinée de l’autre, pourrait bien révéler une caractéristique profonde de notre époque et de son rapport contradictoire à la modernité qu’elle prétend incarner. En récusant systématiquement les approches qui mettent l’accent sur l’inconscient comme structure langagière, sur le refoulement comme opération constitutive du sujet, sur la division subjective comme condition insurmontable de l’être parlant, nos sociétés se privent peut-être des outils conceptuels nécessaires pour comprendre véritablement les formes nouvelles et déroutantes que prend le malaise dans la civilisation contemporaine. Les pathologies émergentes qui déferlent sur nos consultations et désorientent même les praticiens les plus expérimentés, cyber-harcèlement à répétition compulsive, addictions aux écrans qui ne répondent à aucune des logiques de l’addiction classique, troubles de l’identité de genre dont la multiplication interroge, radicalisation idéologique foudroyante de jeunes gens apparemment sans histoire, toutes ces manifestations contemporaines du mal-être semblent requérir une grille de lecture qui intègre pleinement la dimension proprement subjective de l’expérience humaine, cette dimension irréductible aux seuls mécanismes neurobiologiques ou aux déterminations sociologiques aussi sophistiquées soient-elles.
Et c’est peut-être dans cette béance manifeste entre les besoins cliniques réels et l’offre théorique dominante, dans cet écart que les praticiens expérimentent quotidiennement entre la complexité de ce qu’ils rencontrent et la pauvreté des outils conceptuels qu’on leur fournit, que se niche la persistance inattendue de certaines interrogations lacaniennes, même quand elles ne se reconnaissent plus comme telles et s’habillent des vocabulaires les plus divers pour se faire entendre. Mais n’anticipons pas trop sur l’avenir incertain de ces questions et sur les formes que pourrait prendre leur éventuelle renaissance. L’histoire des idées nous enseigne avec une régularité remarquable que les pensées apparemment les plus désuètes, les plus définitivement enterrées par le mouvement de l’histoire intellectuelle, peuvent connaître des résurrections tout à fait inattendues sous des formes nouvelles que personne n’aurait pu prévoir, tandis que les certitudes les plus solidement établies, les paradigmes apparemment les plus inébranlables, s’effritent parfois avec une rapidité véritablement déconcertante sous les coups de boutoir de l’événement ou sous la pression silencieuse de transformations profondes qui travaillent souterrainement le tissu social.
La pensée de Lacan, in illo tempore figure majeure et incontournable de l’intelligentsia française dont l’influence rayonnait bien au-delà des frontières nationales, semble aujourd’hui reléguée aux marges de la respectabilité académique, confinée dans quelques bastions résiduels qui ressemblent parfois à des réserves pour espèces menacées. Mais qui peut dire avec certitude si cette marginalisation apparente ne constitue pas, paradoxalement et contre toute attente, la condition même de sa survie créatrice et de sa renaissance future sous des formes que nous ne pouvons encore imaginer ? Loin des enjeux de pouvoir institutionnel qui corrompent si souvent la transmission vivante de la pensée, loin des contraintes de la légitimation scientifique qui imposent leurs normes étouffantes et leurs protocoles stérilisants, cette pensée continue peut-être de faire son travail souterrain de questionnement et de subversion du sens établi, préparant silencieusement dans l’ombre les conditions de sa propre renaissance sous des formes encore imprévisibles, dans des lieux que nous ne soupçonnons pas, portée par des acteurs qui ne se réclament peut-être même pas de son héritage mais qui en réactivent néanmoins les intuitions les plus fécondes au contact des questions brûlantes que notre époque ne cesse de soulever malgré tous ses efforts pour les éluder ? Ne serait-ce pas là, après tout, le destin de toute pensée véritablement vivante que de se survivre à elle-même sous des formes méconnaissables, travaillant le présent non depuis la position confortable de la légitimité institutionnelle mais depuis les marges inconfortables où se formulent les questions qui dérangent l’ordre établi des savoirs ?