Mes chers lecteurs,
Peut-être la question même de ce délaissement dont souffre présentement la psychanalyse nous instruit-elle davantage touchant les dispositions secrètes de notre siècle qu’elle ne nous éclaire sur les mérites propres de la discipline freudienne, comme si l’abandon progressif de cette méthode singulière d’exploration des replis de l’âme témoignait moins d’une défaillance dans l’ordre de la théorie que d’une métamorphose radicale affectant notre commerce avec le temps, avec la souffrance, et avec cette chose mystérieuse que l’on nomme encore quelquefois le sujet. Toujours est-il que lorsque l’on considère avec quelque attention le paysage intellectuel qui s’offre à nos regards, l’on ne peut manquer d’observer une mutation des plus singulières : là où jadis les concepts d’inconscient, de refoulement, de transfert occupaient une place de premier rang dans l’intelligence que nous avions de nous-mêmes, aujourd’hui règne une certaine indifférence, voire une méfiance déclarée envers ces catégories qui semblaient pourtant avoir conquis définitivement les territoires de la pensée occidentale au cours du siècle passé.
L’explication première, celle qui vient immédiatement à l’esprit de quiconque s’interroge sur ce phénomène, réside sans nul doute dans l’avènement triomphant des neurosciences et de leur promesse d’une cartographie précise, mesurable, quantifiable de nos affects et de nos pensées. Le cerveau, cet organe magnifique que les techniques d’imagerie moderne nous permettent désormais d’observer en temps réel, semble offrir des réponses là où la psychanalyse ne proposait que des interprétations. On peut remarquer avec aisance que cette fascination pour le neuronal correspond parfaitement à l’esprit de notre temps, à cette exigence de preuve immédiate, de résultat tangible, de vérification empirique qui caractérise notre rapport au savoir. La longue cure analytique, avec ses années de séances, ses silences embarrassants, ses associations libres dont le sens demeure parfois opaque même après des mois d’exploration, apparaît alors comme un luxe d’un autre âge, une complaisance que notre époque pressée ne peut plus s’offrir. Les thérapies cognitivo-comportementales, avec leur protocole structuré, leurs objectifs clairement définis, leur durée limitée et leurs résultats supposément évaluables, répondent bien mieux aux attentes d’une société qui conçoit la souffrance psychique sur le modèle du dysfonctionnement mécanique : identifier le problème, appliquer la solution, mesurer l’amélioration. Mais cette explication, pour séduisante qu’elle paraisse, demeure insuffisante.
Car il ne s’agit point seulement d’une question d’efficacité thérapeutique ou de validation selon les canons de la science moderne. Le désintérêt pour la psychanalyse révèle quelque chose de plus profond, de plus inquiétant peut-être : une transformation de notre conception même de l’intériorité humaine. La psychanalyse supposait l’existence d’un sujet divisé, traversé par des conflits, hanté par son histoire, déterminé par des forces qu’il ne maîtrise pas et dont il ignore largement la nature. Elle postulait que derrière nos actes les plus anodins se cachaient des significations enfouies, que nos lapsus trahissaient des vérités que nous nous refusions à reconnaître, que nos rêves constituaient la voie royale vers une compréhension de nous-mêmes qui ne pouvait s’obtenir par la seule introspection consciente. Or notre époque, saturée d’injonctions à la transparence, à l’authenticité immédiate, à l’expression spontanée de soi, semble avoir perdu le goût pour cette profondeur obscure. Le moi contemporain se veut lumineux, accessible, entièrement présent à lui-même dans l’instant. Les réseaux sociaux, avec leur logique de mise en scène permanente de la subjectivité, ont paradoxalement contribué à aplatir cette dimension verticale de l’existence psychique que la psychanalyse s’efforçait d’explorer. Il appert que nous ne supportons plus l’idée même d’une opacité constitutive de notre être, comme si la simple reconnaissance de notre division intérieure représentait une blessure insupportable à l’amour-propre moderne.
I. Les raisons économiques et institutionnelles d’un déclin
Il y a également, et ceci mérite d’être souligné avec force, une dimension proprement économique à ce phénomène. Dans le cadre de systèmes de santé toujours plus contraints budgétairement, la psychanalyse apparaît comme un investissement déraisonnable. Plusieurs années de séances à raison de deux ou trois fois par semaine représentent un coût considérable, que les organismes de sécurité sociale rechignent à prendre en charge et que les individus eux-mêmes ne peuvent souvent plus assumer. La marchandisation croissante de la santé mentale, son intégration dans une logique de rentabilité et d’optimisation, favorise naturellement les approches brèves, standardisées, dont l’efficacité peut être démontrée selon les critères de l’evidence-based medicine. Comparée à ces protocoles rationalisés, la cure analytique fait figure de pratique artisanale, presque archaïque, relevant davantage de l’art que de la science, et donc difficilement justifiable dans un univers régi par les impératifs gestionnaires. C’est avec clarté que l’on peut constater que la question du pouvoir et de la légitimité intellectuelle joue également un rôle non négligeable dans cette histoire. La psychanalyse, durant des décennies, a exercé une forme d’hégémonie dans le champ de la santé mentale, au moins en Europe continentale. Les analystes occupaient des positions dominantes dans les hôpitaux psychiatriques, les universités, les institutions culturelles. Ils bénéficiaient d’un prestige considérable et leurs interprétations faisaient autorité bien au-delà du strict domaine thérapeutique, influençant la critique littéraire, la théorie du cinéma, la philosophie, voire les sciences sociales. Cette domination a naturellement suscité des résistances, des contestations, parfois légitimes lorsqu’elles dénonçaient les dérives sectaires ou les abus de pouvoir qui pouvaient se produire au sein de certaines institutions analytiques. Le déclin de la psychanalyse correspond ainsi en partie à un phénomène de rééquilibrage, à une redistribution des cartes dans le champ de la santé mentale, où d’autres approches, longtemps marginalisées, ont pu conquérir leur place.
La critique féministe de la psychanalyse a elle aussi contribué à éroder sa légitimité. Les thèses freudiennes sur la sexualité féminine, sur le complexe de castration, sur l’envie du pénis, pour ne citer que ces exemples fameux, ont été perçues par de nombreuses féministes comme le reflet d’un patriarcat théorisé, comme la naturalisation pseudo-scientifique de la domination masculine. Même si certaines psychanalystes femmes, de Mélanie Klein à Françoise Dolto, ont tenté de reformuler ces concepts ou d’en proposer des lectures alternatives, le soupçon est demeuré : la psychanalyse ne serait-elle pas intrinsèquement conservatrice, voire réactionnaire, dans sa conception des rapports entre les sexes ? Cette question, jamais vraiment résolue, a éloigné de la discipline nombre d’intellectuels progressistes qui y voyaient autrefois un outil d’émancipation. D’un point de vue épistémologique, l’on ne peut ignorer non plus les attaques répétées dont la psychanalyse a fait l’objet de la part de philosophes des sciences comme Karl Popper ou Adolf Grünbaum, qui ont contesté son statut même de science en arguant de son irréfutabilité : selon eux, la théorie psychanalytique serait construite de telle manière qu’aucune observation empirique ne pourrait jamais la contredire, ce qui la placerait du côté de la métaphysique ou de l’idéologie plutôt que de la connaissance scientifique véritable. Ces critiques, relayées et amplifiées dans le monde anglo-saxon, ont profondément entamé la crédibilité de la psychanalyse auprès des institutions académiques et médicales, créant un climat de suspicion qui persiste aujourd’hui. Que l’on adhère ou non à ces arguments, il demeure qu’ils ont eu un effet délétère sur la transmission de la psychanalyse, particulièrement dans les pays où la tradition empiriste domine la philosophie de la connaissance.
Mais il existe une dimension plus subtile, plus difficile à cerner, qui concerne notre rapport même à la vérité et à la narration. La psychanalyse proposait essentiellement une herméneutique de l’existence : elle invitait le patient à construire, avec l’aide de l’analyste, un récit cohérent de sa vie, à découvrir les fils souterrains qui reliaient ses symptômes présents aux événements traumatiques du passé, à identifier les répétitions inconscientes qui structuraient son destin. Cette entreprise supposait que l’on crût encore à la possibilité et à la valeur d’un tel récit unifié. Or nous vivons à une époque fragmentée, où l’idée même d’un grand récit explicatif est devenue suspecte. Les identités contemporaines se veulent multiples, fluides, résistant à toute tentative de synthèse définitive. Dans ce contexte, le projet psychanalytique d’une reconstruction biographique ordonnée peut sembler non seulement démodé, mais presque oppressif, comme une tentative de figer ce qui doit rester mobile et ouvert. Je pense que l’abandon de la psychanalyse nous prive précisément au moment où nous en aurions le plus besoin d’un langage pour penser ce qui nous arrive, d’un espace pour élaborer ce qui nous traverse, d’une méthode pour affronter cette opacité à nous-mêmes qui, loin d’avoir disparu, n’a peut-être fait que s’approfondir sous les apparences trompeuses de la transparence contemporaine.
Il convient également de mentionner l’évolution du paysage pharmaceutique. L’arrivée des antidépresseurs de nouvelle génération dans les années quatre-vingt et quatre-vingt-dix, puis la multiplication des molécules psychotropes destinées à traiter l’anxiété, les troubles de l’attention, les troubles bipolaires, a considérablement modifié les pratiques de soin. Pourquoi entreprendre une analyse longue et coûteuse lorsqu’un comprimé quotidien peut, en quelques semaines, atténuer significativement les symptômes ? Cette médicalisation de la souffrance psychique, encouragée par l’industrie pharmaceutique et relayée par des psychiatres de plus en plus formés selon le modèle biomédical, a naturellement concouru au déclin de la psychanalyse. Non pas que médicaments et psychothérapie soient nécessairement incompatibles, de nombreux analystes reconnaissent aujourd’hui l’utilité d’un soutien pharmacologique dans certains cas, mais la facilité apparente de la solution médicamenteuse a incontestablement contribué à détourner nombre de patients potentiels de la voie analytique. S’ajoute à cela une transformation culturelle plus large concernant notre tolérance à la frustration et au temps long. La psychanalyse exigeait une patience presque héroïque : il fallait accepter de ne pas comprendre immédiatement, de laisser venir les associations, d’attendre que le sens se dépose lentement au fil des séances. Elle réclamait une forme d’ascèse, une discipline de l’écoute et de la parole qui contraste radicalement avec l’immédiateté gratifiante de notre environnement numérique. Habitués à obtenir des réponses instantanées à nos questions grâce aux moteurs de recherche, à communiquer en temps réel avec des interlocuteurs situés aux antipodes, à consommer des contenus culturels selon notre bon vouloir sans jamais attendre, comment pourrions-nous encore supporter les longs silences du cabinet analytique, l’absence de conseils directs, cette frustration méthodique qui constitue le cœur même de la méthode freudienne ?
La question de la formation des psychanalystes mérite elle aussi d’être évoquée. Contrairement à d’autres professions du soin psychique, la formation analytique demeure largement organisée hors du système universitaire classique, au sein d’écoles et de sociétés privées dont le fonctionnement peut parfois sembler opaque aux yeux du grand public. Les querelles d’écoles, les schismes répétés qui ont marqué l’histoire du mouvement psychanalytique depuis ses origines, les rivalités entre lacaniens, freudiens orthodoxes, kleiniens, et tant d’autres obédiences, ont contribué à donner de la discipline une image de chapelle fermée sur elle-même, plus préoccupée de débats doctrinaux que d’efficacité thérapeutique. Cette balkanisation du champ analytique a rendu difficile toute tentative de dialogue avec les autres approches de la santé mentale et a favorisé une forme d’isolement intellectuel préjudiciable à la survie même de la discipline.
II. Le paradoxe de l’individualisme contemporain
L’individualisme contemporain présente par ailleurs un paradoxe des plus intéressants dans sa relation à la psychanalyse. D’une part, notre époque valorise comme jamais auparavant l’exploration de soi, la connaissance de ses propres émotions, la quête d’authenticité personnelle, toutes choses qui semblent a priori compatibles avec le projet analytique. Mais d’autre part, cet individualisme revêt une forme particulière : il s’agit moins de comprendre les déterminismes inconscients qui nous façonnent que d’affirmer notre autonomie radicale, notre capacité à nous construire nous-mêmes selon notre volonté propre. La psychanalyse, en insistant sur le poids du passé, sur les répétitions compulsives, sur la division du sujet, entre en conflit avec cette idéologie de l’homme psychique qui se ferait lui-même et qui imprègne notre culture. Nous voulons bien nous connaître, mais à condition que cette connaissance nous conforte dans l’illusion de notre maîtrise et de notre liberté, non qu’elle nous confronte à notre assujettissement à des forces qui nous dépassent.
La globalisation et l’hégémonie culturelle anglo-saxonne ont également joué leur rôle. La psychanalyse est demeurée essentiellement une affaire européenne, et plus spécifiquement française et germanophone, alors que le monde anglo-saxon a toujours manifesté une certaine réticence envers elle, lui préférant les approches behavioristes puis cognitivistes. Or, avec la domination croissante de l’anglais comme langue scientifique internationale et l’alignement progressif des pratiques médicales et psychologiques sur les standards américains, la psychanalyse s’est trouvée marginalisée à l’échelle mondiale. Les revues les plus prestigieuses, les financements de recherche, les protocoles de soins reconnus, tout cela s’élabore désormais selon des critères qui font peu de place à la tradition analytique. Certes, il serait malhonnête de prétendre que la psychanalyse n’a aucune responsabilité dans son propre déclin. Son refus obstiné de se soumettre aux protocoles d’évaluation qui sont devenus la norme en médecine, sa réticence à dialoguer avec les autres disciplines scientifiques, une certaine arrogance intellectuelle qui a pu caractériser certains de ses représentants, tout cela a contribué à son isolement. Comme l’a montré l’ouvrage de Mikkel Borch-Jacobsen et Sonu Shamdasani, nombre de cas cliniques fondateurs de la psychanalyse, présentés par Freud comme des succès thérapeutiques éclatants, se révèlent à l’examen beaucoup plus ambigus qu’on ne l’avait cru. Ces révisions historiques, loin d’être de simples querelles d’érudits, ont sapé la confiance dans les fondements empiriques de la discipline.
Pourtant, et c’est là que réside peut-être le véritable paradoxe, jamais notre société n’a autant ressemblé aux descriptions que la psychanalyse donnait de l’inconscient que depuis qu’elle l’a abandonnée. Nos comportements compulsifs face aux écrans, nos addictions multiples et variées, nos angoisses diffuses qui ne trouvent plus de nom, nos identités fragmentées, nos difficultés croissantes à établir des liens durables, tout cela pourrait être lu comme une vaste illustration clinique des concepts freudiens. Qu’est-ce à dire ? Sinon que notre époque, incapable de supporter le miroir que la psychanalyse lui tendait, a préféré le briser plutôt que d’affronter le reflet inquiétant qu’il lui renvoyait. Et si, finalement, ce désintérêt pour la psychanalyse n’était rien d’autre qu’un symptôme supplémentaire de ce qu’elle avait justement théorisé : un gigantesque mécanisme de défense collectif contre une vérité qui nous demeure insupportable, celle de notre non-souveraineté psychique, celle de notre assujettissement à des logiques qui nous échappent ? La question mérite d’être posée avec gravité, car elle nous conduit vers des territoires philosophiques encore inexplorés : si la psychanalyse avait raison dans son diagnostic de notre condition, et si nous l’avons abandonnée précisément parce qu’elle avait raison, quelle autre forme de savoir pourrait aujourd’hui nous permettre d’accéder à cette vérité inconfortable sans provoquer le même mouvement de rejet défensif ?