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Sartre contre Lacan : derniers assauts ! (Alexandre Bleus)

Mes chers lecteurs,

Il est des pensées qui, nées dans la même ville et presque dans les mêmes années, semblent se ressembler comme deux maisons d’une même rue. On ne découvre qu’en y entrant que l’une s’ouvre sur un jardin et l’autre sur un puits. Tels m’apparaissent, mes chers lecteurs, le corpus sartrien et le corpus lacanien, que je voudrais séparer à la manière des anciens maîtres de l’École, par objections, réponse et solutions.

Il semble que ces deux doctrines n’en fassent qu’une, puisque l’homme est chez l’une un « manque d’être », chez l’autre un « manque-à-être ». Que reste-t-il donc de la différence, quand le mot passe d’une rive à l’autre sans changer de visage ?

Mais en sens contraire, le psychanalyste lui-même, au terme de l’écrit où il décrivait l’enfant se reconnaissant dans la glace, écartait d’un geste la philosophie de l’existence. Il lui reprochait de ne saisir la liberté qu’entre les murs d’une prison, c’est-à-dire de méconnaître les puissances qui l’enserrent. Je réponds qu’il faut distinguer, dans ce manque que les deux doctrines ont en partage, le lieu d’où il procède et la fin vers laquelle il tend. Chez Sartre, le néant surgit de la conscience même. Celle-ci n’est rien d’autre que ce décollement perpétuel d’avec soi par lequel elle se projette vers ce qu’elle n’est pas encore. Ce néant, loin d’être une blessure, est la condition de la liberté, de sorte que l’homme, condamné à choisir, porte l’entière responsabilité de ce qu’il fait de ce qu’on a fait de lui. Il faut rappeler ici la conférence que Heidegger prononça à Fribourg en 1929. Il y montrait que le néant ne se laisse saisir ni comme une chose parmi les choses, ni comme la simple négation logique d’un jugement. Le néant se révèle dans l’angoisse : l’étant en totalité s’y dérobe, et par ce retrait même se manifeste que l’étant est, plutôt que rien. Sartre, recueillant cette leçon, en a déplacé le siège et a logé le néant au cœur du pour-soi, comme un ver dans le fruit. Il appert que, dans cette architecture, la conscience demeure transparente à elle-même, sinon réfléchie du moins non thétique. Ce que Freud appelait l’inconscient s’y trouve ramené à la mauvaise foi, ce mensonge à soi par lequel une liberté se fuit en se sachant fuyante. Or tout autre est le chemin que suit Lacan. Le manque n’y procède pas d’une conscience qui néantise, mais d’un langage qui précède le sujet, le divise et le constitue. L’homme y parle moins qu’il n’est parlé, et son désir, loin d’être un projet, est le désir de l’Autre, écrit dans une chaîne de signifiants dont il ne détient pas la clef. Étrange destinée d’une même absence, qui fonde ici la souveraineté du choix et là l’assujettissement à la lettre ! Sartre tenait déjà le moi pour un objet du monde et non pour un habitant de la conscience. Chez Lacan, ce moi devient une image captée dans le miroir, une armure imaginaire où le sujet s’aliène en croyant se trouver. Ceteris paribus, les deux penseurs se rejoignent dans la défiance envers le moi. Mais l’un la fonde sur la liberté d’une conscience sans intérieur, l’autre sur l’opacité d’un inconscient structuré comme un langage.

À la première objection, il faut dire que l’homonymie trompe.

Car le « manque d’être » sartrien désigne le pour-soi en tant qu’il aspire à coïncider avec lui-même. Il voudrait devenir cet en-soi-pour-soi que la tradition nommait Dieu et que l’auteur de L’Être et le Néant déclarait contradictoire, faisant de l’homme une passion inutile. Le « manque-à-être » lacanien, lui, ne vise nulle synthèse, puisque aucun objet ne saurait combler ce que la parole a creusé. L’objet cause du désir est précisément ce qui choit du sujet sans jamais lui revenir. De là vient que le psychanalyste, lorsqu’il reprend dans son onzième séminaire l’analyse sartrienne du regard, la retourne comme on retourne un gant. On se souvient de cette scène où le voyeur, surpris par un bruit de pas, découvre sa honte. Chez le philosophe, le regard d’autrui me fige en objet et me révèle ma liberté menacée. Chez l’analyste, le regard n’est plus l’œil de personne : il est cet objet énigmatique qui me regarde depuis le tableau du monde avant que je ne le voie, et dont je ne puis jamais me faire le maître. Que la cure lacanienne ne promette point à son patient la reconquête d’une liberté, le contraire eût été étonnant, puisque la vérité s’y dit par le symptôme et non par la décision.

Peut-être faudrait-il pourtant renverser la perspective. La liberté sartrienne, qui ne se laisse déterminer par aucune cause, pourrait bien n’être qu’un symptôme fidèle, celui d’un sujet qui ne supporte point d’être écrit par un autre. L’inconscient lacanien, qui semble tout ôter à la volonté, laisserait au contraire au sujet cette unique et grave liberté de consentir à son désir ou de lui céder. Ainsi celui qui nie l’inconscient témoignerait de sa puissance, et celui qui l’affirme ouvrirait, par la brèche même de l’aliénation, l’espace d’un acte ! Mais une liberté qui ne se découvre qu’à l’endroit où elle se sait déterminée est-elle encore la liberté du philosophe, ou n’est-elle que le nom qu’il donne, pour s’en consoler, à ce qui en lui parle sans lui ?

A très bientôt mes chers lecteurs!

L’article Sartre contre Lacan : derniers assauts !

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