Mes chers lecteurs,
Il appert que l’on ne saurait aborder la question de la psychose dans l’héritage lacanien sans se trouver aussitôt placé devant ce singulier entrelacs que figure le nœud borroméen, comme si toute réflexion sur la structure subjective devait nécessairement passer par la contemplation d’un lien, ou plutôt d’un défaut de lien, entre les registres du Réel, de l’Imaginaire et du Symbolique. Je pense que ce détour topologique, loin d’être un caprice d’érudition, répond à une exigence : celle de comprendre la psychose non plus selon la seule apparence de ses symptômes, mais à travers l’architecture intime qui les rend possibles et nécessaires.
Dans le cadre de cette perspective, la clinique cesse d’être un relevé minutieux d’anomalies et devient une lecture des nœuds, de leurs tensions, de leurs ruptures. C’est avec clarté que l’on peut constater que, dans la névrose, les trois anneaux du borroméen tiennent fermement par l’action du Nom-du-Père, ce signifiant majeur qui, comme une clef de voûte, assure l’équilibre du tout. Dans la psychose, cette clef manque ; et, d’une part, le lien se défait laissant les registres se désunir, d’autre part, surgissent des constructions nouvelles, inattendues, qui visent à réparer ce qui fut absent dès l’origine.
Ainsi, le délire apparaît moins comme une fantaisie sans ordre que comme une œuvre de nécessité. Il est bien évident que, pour qui observe de près la mécanique de ces discours parfois déconcertants, chaque image, chaque articulation verbale tente de rétablir un lien perdu, de recréer un plan de cohérence qui permette encore au sujet de se maintenir dans le monde. Les corollaires de ce constat nous imposent de conclure ceci : l’intervention clinique ne peut prétendre effacer ces édifices singuliers sans risquer de priver le sujet de l’étai même qui le soutient.
Il est vrai que la psychiatrie classique, armée de ses classifications et de ses protocoles, a souvent regardé ces élaborations comme des scories à éliminer. Pourtant, sub conditione que l’on adopte le regard de Lacan, on découvre qu’elles sont, au contraire, des inventions précieuses, comparables à ces pièces ajoutées d’urgence sur une charpente pour éviter qu’elle ne s’effondre tout à fait. Ce qui se joue là, ceteris paribus, n’est pas la restauration d’un ordre perdu mais l’invention d’un ordre nouveau, adapté à la singularité de celui qui le construit.
À ce titre, le sinthome, tel que Lacan l’introduit dans ses derniers enseignements, mérite d’être compris comme un quatrième rond venant suppléer la défaillance initiale. On peut remarquer avec aisance que l’art, la langue, la construction méticuleuse de systèmes logiques ou symboliques, peuvent jouer ce rôle, pourvu que l’Autre social les reconnaisse assez pour qu’ils prennent consistance. Car la stabilisation d’un sujet psychotique n’est jamais affaire purement intime : elle se nourrit du lien, même fragile, avec un monde qui accueille cette invention et lui accorde droit de cité.
Mais qu’est-ce à dire sinon que la psychose nous oblige à interroger la nature même de nos repères communs ? In illo tempore, on pouvait penser que l’ordre symbolique, soutenu par ses figures d’autorité, s’imposait à tous comme une évidence. Or voici que la clinique des psychoses nous enseigne le contraire : il est des existences où ce soutien n’a jamais pris place, et qui cependant trouvent, par d’autres chemins, à se tenir debout.
Dans cette lumière, le diagnostic différentiel cesse d’être un exercice purement technique pour devenir une écoute des agencements singuliers : paranoïa reconstruisant un monde par la rigueur de son système, schizophrénie laissant affluer la masse du Réel dans l’expérience quotidienne, mélancolie affrontant sans écran la gravité d’une perte imaginaire. Le contraire eût été étonnant : qu’une seule figure de défaillance produise des formes identiques d’invention.
Et si l’on se risque à pousser plus avant la réflexion, on se surprend à voir dans la psychose moins l’exception que le miroir grossissant d’une fragilité partagée. Car qu’est-ce, au fond, que ce nouage dont nous parlons, sinon une contingence heureuse qui, chez certains, tient bon, et chez d’autres, se défait ? Cette pensée, mes chers lecteurs, ouvre sur une interrogation plus vaste : si notre lien aux registres fondamentaux est toujours suspendu à un fil, ne faudrait-il pas repenser ce que nous nommons « normalité » non comme une norme stable, mais comme l’une des innombrables manières, provisoires, précaires, inventives, de se tenir au monde ? Voilà peut-être matière à d’autres méditations, que j’aimerais un jour poursuivre avec vous.