Mes chers lecteurs,
Je souhaite aujourd’hui vous faire part d’une réflexion qui m’est venue, non sans malaise, au fil des consultations répétées qui, depuis quelque temps déjà, me présentent des sujets que l’on n’ose plus même nommer ainsi tant leur capacité à se tenir dans un lien, à se soutenir d’un fil narratif propre, semble compromise. Il appert que notre modernité, si fière de ses conquêtes sur l’ordre ancien, porte en son sein un vide nouveau, plus radical peut-être que les anciens manques dont souffraient nos aïeux. L’époque actuelle n’ébranle pas tant les institutions que les formes mêmes de la subjectivité, lesquelles s’effilochent au contact d’une jouissance illimitée mais vide, disponible partout et pourtant sans chair.
I. L’éclatement symbolique : mutations du lien et errance des subjectivités
On peut remarquer avec aisance que les repères structurants, familiaux, symboliques, langagiers, se dissolvent peu à peu, non dans un fracas, mais dans une usure douce, quotidienne, imperceptible. Jadis, le père interdisait ; désormais il concède, il s’efface, il plaisante. Le Nom-du-Père ne barre plus la jouissance, il s’en fait parfois le complice. C’est avec clarté que l’on peut constater que le déclin des figures d’autorité ne libère pas le sujet, il le désoriente. Là où le névrosé trouvait encore un appui dans le conflit œdipien, le sujet d’aujourd’hui semble livré à un désordre libidinal sans nom, sans mémoire, sans limite.
Je pense que nous ne pourrons véritablement prendre la mesure de cette mutation anthropologique qu’en observant la nature nouvelle des symptômes : ceux-ci ne parlent plus, ils hurlent ou se taisent. Le langage du corps prend le relais de l’élaboration psychique : anorexie, addictions, automutilations deviennent autant de discours muets, tragiques et parfois irréversibles. Sub conditione de leur lisibilité clinique, ces symptômes ne sont plus les messagers d’un inconscient structuré comme un langage, mais les stigmates d’un corps abandonné, sans médiation, livré à la crudité du réel.
Dans le cadre de cette économie libidinale altérée, la sexualité elle-même, terrain privilégié d’exploration pour la psychanalyse, se trouve déplacée : d’une scène dramatique, elle devient performance ou effacement, mais rarement récit. Le désir, dont l’objet s’organisait autrefois dans la tension entre interdit et fantasme, se trouve désormais dilué dans la consommation répétitive de substituts qui ne font plus lien mais court-circuit. Il est bien clair et évident que la prolifération des identifications de surface (genre, image, posture) masque mal l’impossibilité d’une inscription stable dans une position subjective durable. Et comment le pourrait-elle, cette stabilité, dans un monde qui exige de chacun qu’il soit mobile, fluide, réversible à volonté, consommable ?
Le contraire eût été étonnant : dans une société où l’économie a triomphé de la structure, la demande de jouissance prend la forme d’une exigence immédiate, sans médiation symbolique. Les subjectivités contemporaines ne se construisent plus, elles se bricolent. Elles ne s’écrivent pas, elles s’actualisent. C’est à peine si l’on pourrait encore parler de névroses ; ce sont plutôt des effondrements, des trous, des implosions. L’angoisse, jadis signe d’un refoulement actif, se mue en panique ou en mutisme. Les affects se figent ou explosent. Ceteris paribus, la pulsion ne fait plus détour par le langage mais se cherche un exutoire immédiat, corps, écran, excès.
II. Les ruses cliniques face à une subjectivité sans appui
D’une part, il faut bien admettre que la technique analytique, dans sa forme canonique, peine à s’ajuster à cette nouvelle donne. D’autre part, il serait stérile de s’en lamenter sans réexaminer ses fondements. Le dispositif lui-même, silence, transfert, interprétation, suppose un sujet divisé, travaillé par le manque. Or, ce que l’on rencontre aujourd’hui dans nombre de cures n’est plus tant un manque qu’un trop-plein : de bruit, d’images, de références sans racine. Le silence de l’analyste n’appelle plus une parole, il engendre l’ennui ou la fuite.
Il est bien évident que l’analyste ne peut se contenter de répéter ce qui a fonctionné ailleurs, en d’autres temps. Il doit parfois construire un cadre autre, plus souple, plus incarné. Non pour céder à la demande, mais pour la rendre dicible. Les corollaires de ce constat nous imposent de conclure ceci : la fonction de l’analyste n’est plus seulement d’interpréter les signifiants du sujet, mais d’en réintroduire la possibilité même. C’est un travail d’ensemencement : raviver le sol aride du lien, reconstituer une mémoire là où il n’y a qu’oubli, ou pire, indifférence.
Les troubles alimentaires, les conduites toxicomaniaques, les débordements affectifs chez les adolescents, ces symptômes contemporains ne s’inscrivent plus dans le même régime que les anciennes névroses. Ils sont des tentatives, parfois tragiques, de restaurer une enveloppe psychique, de reconstruire une frontière entre soi et l’autre, entre dedans et dehors. Ils montrent à quel point le corps est devenu le lieu principal, voire exclusif, d’inscription du conflit psychique. Le moi n’est plus le garant d’une image stable ; il est un collage instable de fragments empruntés, une surface de projection exposée à la déchirure.
Qu’est-ce à dire ? Que le moi, aujourd’hui, ne se construit plus dans le miroir de l’Autre mais dans les éclats de mille reflets numériques ? Que le sujet ne se repère plus dans une filiation mais dans une succession de connexions ? Que la parole même, vidée de sa puissance d’appel, se transforme en bruit de fond dans une économie du scrolling perpétuel ?
La clinique contemporaine n’est pas sans ressources, pourtant. On voit poindre ici ou là des tentatives de réinvention, des gestes cliniques modestes mais ajustés : offrir une temporalité, soutenir un rythme, autoriser l’attente. Parfois cela suffit pour raviver un désir, faire lever un mot là où il n’y avait que plainte.
Mais peut-on véritablement guérir de cette époque ? Ou faut-il apprendre à habiter ses failles, à penser la fragilité non comme un déficit, mais comme une condition de possibilité ? Et s’il ne s’agissait plus tant de restaurer un moi que de lui apprendre à flotter, sans honte ni détresse, dans les eaux mouvantes d’un monde où l’ancrage a cédé la place à la dérive assumée ? C’est là, peut-être, une tâche nouvelle pour la psychanalyse : non plus panser le sujet, mais écouter ce qu’il peut encore inventer, dans la ruine même de ce qu’il croyait être.