Mes chers lecteurs,
Il est des mots que la langue humaine n’accueille qu’en grinçant des dents. Des termes qui, dès leur profération, paraissent comme étrangers à leur propre alphabet, et c’est précisément dans cette étrangeté que réside leur pouvoir. Je veux aujourd’hui m’arrêter sur l’un d’eux, et non des moindres : le synthôme. N’en déplaise à l’oreille grammairienne, ce vocable, volontairement dissident, ne procède pas tant d’un caprice de lettré que d’un geste sérieux, tragique, presque sacré : celui de Lacan, qui le forgea à la fin de son enseignement comme un orfèvre désespéré cisèle une bague qui ne peut s’ajuster à nul doigt.
I – Une parole trouée
Il appert que ce mot, à première vue baroque et inutilement archaïsant, n’est ni plus ni moins qu’un refus d’interpréter, une ligne de défense contre la tentation herméneutique qui avait, depuis Freud, envahi jusqu’aux dernières nervures de la psychanalyse. Lacan, dans un geste qui mêle l’érudition médiévale à l’ironie de l’homme de théâtre, le trace non pour dévoiler, mais pour tenir. C’est là le point essentiel : le synthôme ne dit rien, mais il tient.
Ce “tenir”, mes chers lecteurs, n’est pas l’affaire d’une vérité à découvrir, mais d’un nouage à maintenir. D’une part, le langage nous trompe ; d’autre part, il nous attache. Et ce nouage, dont le célèbre nœud borroméen constitue la figure presque ésotérique, fait de nous non pas des sujets de parole, mais des sujets du noué. Qu’est-ce à dire ? Que le langage, loin d’être une libération, devient parfois l’unique charpente de ce qui, sinon, s’effondrerait.
Il est bien clair et évident que Lacan ne propose pas ici une théorie nouvelle du symptôme comme on reformule une équation ancienne. Le synthôme n’est pas une variation subtile sur une mélodie connue, mais un changement d’instrument. Là où Freud composait en clavecin, Lacan, dans ses dernières années, frappe au tambour sourd d’une vérité muette : celle du réel.
Et c’est avec clarté que l’on peut constater que cette vérité ne veut pas être sue.
II – De Joyce à nous : une grammaire du désordre
Je pense que la lecture de Lacan sur Joyce demeure l’un des exemples les plus aboutis, mais aussi les plus insaisissables, de cette perspective. Non que Joyce soit à proprement parler un cas clinique ; il est bien davantage : il est le sujet de son propre bricolage. Sa langue défaite, déliée, recomposée comme un tissu de nœuds flottants, opère là une suppléance, non du sens, mais du Nom-du-Père. Ce que l’ordre symbolique ne fournit plus, l’écriture l’installe.
Et pourtant, rien de tout cela ne vise la guérison. L’on aurait tort de croire que l’artiste ici fait œuvre pour se sauver, non, il fait œuvre pour tenir. Là encore, le synthôme ne vise pas le sens mais la consistance. La question n’est pas : « Que signifie ce que je dis ? », mais : « Est-ce que cela me permet de rester d’un seul tenant ? » Et dans cette perspective, la question de la folie ne se pose plus comme rupture d’équilibre, mais comme absence de nœud. Joyce, lui, noue.
On peut remarquer avec aisance que ce nouage, cette forme particulière de cohérence, ne requiert ni intelligence ni science. Il suffit qu’elle opère. Le contraire eût été étonnant : car là où l’on attend de l’esprit une élucidation, Lacan répond par un tour de fil. Et c’est tout le mystère de cette topologie de l’idiotie fonctionnelle qui fascine autant qu’elle décourage.
Sub conditione que nous acceptions que le sujet n’est pas réductible à une signification, mais à une configuration, alors le synthôme devient la clef, ou, mieux, l’outil, d’une psychanalyse sans interprétation. Un art d’ajuster sans comprendre. Une manière d’habiter sans expliquer.
Le souffle du défaut
In illo tempore, la lettre portait promesse de salut. On écrivait, on gravait, on scellait dans la pierre, dans le sang, dans l’âme, espérant que la parole renferme une vérité qu’il suffirait d’ouvrir comme un fruit trop mûr. Mais il semble que nous ayons changé de régime. Le langage, loin d’être un contenant du sens, s’est fait tissu troué, bâche percée sous laquelle le réel s’infiltre. Et le synthôme, tel que Lacan l’énonce, n’est pas un message, mais un point de fuite. Un trou dans la langue, mais un trou qui tient. Voilà tout le paradoxe.
Il est bien évident que cette conception ne peut satisfaire ceux qui cherchent à guérir, à purifier, à effacer. Le synthôme est une souillure que l’on n’ôte pas, mais que l’on apprend à porter. La psychanalyse, ainsi revisitée, cesse d’être une herméneutique ; elle devient une ascèse.
Ceteris paribus, nous devons admettre que ce changement de cap n’est pas une simple retouche du discours psychanalytique. Il s’agit d’un renversement. Là où la parole permettait de lever l’énigme, elle devient maintenant elle-même l’énigme. Et cette énigme n’est plus à résoudre, mais à accompagner. Les corollaires de ce constat nous imposent de conclure ceci : le rôle du psychanalyste ne consiste plus à faire parler, mais à faire tenir. Il ne dénoue pas ; il soutient le nouage. Ce qui est tout autre chose.
Mais alors, mes chers lecteurs, qu’advient-il du soin ? Est-il encore possible de parler de thérapeutique, lorsque celle-ci ne prétend plus soigner mais stabiliser ? On ne cherche plus la cause, mais la couture. La clinique devient art de la reprise. Un ravaudage de l’être, une pratique du fil et de l’agrafe, plutôt qu’une entreprise de guérison.
Dès lors, chaque œuvre, chaque geste singulier, chaque rature pourrait devenir synthôme. Il ne s’agirait plus de créer pour dire, mais pour tenir. Et si nous tentions, nous aussi, de penser nos pratiques, littéraires, politiques, quotidiennes, comme autant de manières de nouer ce qui, en nous, menace de se défaire ?
Quelles implications cela aurait-il pour notre façon d’envisager la folie ? l’invention ? la foi ? Peut-être le synthôme est-il ce reste irréductible qui, loin d’être à exclure, doit être protégé. Non pour ce qu’il signifie, mais pour ce qu’il soutient. Et peut-être, dans une époque saturée d’interprétations et avide de transparence, avons-nous davantage besoin de ces objets obscurs, inapparents, mais tenaces. Peut-on apprendre à aimer ce qui ne veut pas se dire ?