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Des nœuds et des hommes : méditation sur les liens psychiques de la névrose (par Alexandre Bleus)

Mes chers lecteurs,

Nous vivons dans un monde tissé de liens invisibles, de trames serrées qui dessinent nos existences bien avant que nous en saisissions la texture. L’esprit humain, tel que le révèle l’expérience clinique la plus attentive, ne se laisse pas aisément plier aux exigences de la clarté. Il s’y dérobe, résiste, s’absente parfois même, et ce silence-là, lorsqu’il se manifeste au détour d’un symptôme, prend des allures d’appel. Loin de la réduction technique ou de la taxinomie mécanique, le sujet névrotique témoigne par sa souffrance d’un ordre symbolique qu’il soutient en même temps qu’il en souffre. Or, c’est dans la topologie que certains ont cru voir un éclaircissement possible de ces formes cachées, et c’est là, mes chers lecteurs, que le nœud borroméen prend sa fonction de guide.

Il est bien évident que l’imaginaire, le symbolique et le réel ne se livrent pas à nous comme des entités séparées, ni même hiérarchisables, mais s’entrelacent selon une logique qui, faute d’être intuitive, se laisse au moins figurer. Cette figure, le nœud, trois anneaux dont aucun ne tient sans les deux autres, n’est pas une simple commodité de représentation : elle est rigueur. Elle oblige à penser les registres dans leur solidarité et, plus encore, dans leur précarité. Car il suffit d’un seul relâchement, d’une faille minime dans l’articulation, pour que tout se défasse.

Il appert que l’on comprend trop souvent le Réel comme un résidu, une forme d’échec de la symbolisation, mais c’est là l’une des grandes illusions contemporaines. Le Réel ne vient pas après, il est là d’abord, comme cette chose innommable, dure, étrangère, antérieure à tout langage et pourtant toujours active. Dans la névrose, il ne se montre pas frontalement ; il se glisse. Par l’angoisse, certes, mais aussi par ces blancs du discours, ces obsessions qui s’enroulent sur elles-mêmes sans jamais percer le cœur de ce qu’elles visent. Le Réel n’a pas de nom, mais il a des effets. Et tout le travail du sujet consiste à l’exiler suffisamment pour survivre.

C’est avec clarté que l’on peut constater que le registre de l’Imaginaire, trop souvent réduit à des jeux de miroir, est d’une densité tout autre. Il s’y abrite la forme du moi, certes, mais aussi la tentative, tragique parfois, de donner une image cohérente à ce qui ne tient pas de soi. Le névrosé construit des mythes personnels, non par fainéantise ou caprice, mais par nécessité structurale. Il faut bien que quelque chose tienne, que l’on puisse se reconnaître quelque part, même dans l’erreur.

Or, le Symbolique, loin d’être cette structure extérieure imposée par une société moralisatrice, est avant tout l’espace du tiers, du manque, de la loi comme coupure. D’une part, il ordonne le chaos, en donnant aux choses des noms ; d’autre part, il interdit le plein, il divise, il retranche. Ceteris paribus, un sujet qui n’entre pas dans l’ordre symbolique reste hors langage, hors lien, hors existence humaine proprement dite. Le névrosé, quant à lui, entre dans cet ordre… mais à reculons.

Je pense que le véritable enjeu clinique n’est pas tant la localisation du symptôme que l’écoute de ce qu’il noue, ou plus exactement de ce qu’il échoue à nouer. Toute névrose est, en un sens, une tentative de maintenir ensemble les trois registres, à la manière de ces funambules précautionneux qui avancent entre les failles de leur propre structure. Et le thérapeute, s’il est bien formé, ne vient pas pour imposer une verticalité artificielle mais pour accompagner cette opération de nouage, en respectant les rythmes parfois chaotiques du sujet.

Dans le cadre de l’hystérie, l’Imaginaire prend la main, parfois au point d’étouffer le Symbolique. On parle, on exagère, on dramatise, mais tout cela n’est que masque. Le symptôme hystérique parle fort, mais ne dit pas ce qu’il y a à dire. Il faut lire au-delà du visible, dans ce qui ne se donne pas immédiatement à entendre. Et si le corps devient théâtre, c’est moins pour séduire que pour signaler une vérité qui ne trouve pas d’autre passage.

À l’inverse, la névrose obsessionnelle nous montre un sujet aux prises avec un excès de Symbolique. Le monde est codé, classifié, contrôlé. Chaque geste est pesé, chaque pensée suspectée. Mais cette rigueur apparente masque une panique : celle de la chute, du débordement, de ce Réel que rien ne peut totalement verrouiller. Le contraire eût été étonnant, tant il est vrai que plus la défense est rigide, plus elle révèle la force de ce contre quoi elle lutte.

La phobie, cette forme clinique que l’on croit parfois simplette, offre un éclairage précieux. L’objet phobique, loin d’être ridicule, est un véritable point de couture : il fixe, il relie, il permet que le Réel ne vienne pas tout envahir. Le sujet organise son monde autour de cette exclusion localisée, dans une économie délicate. Il n’évite pas tout : il évite précisément ce qui doit être évité pour que le reste tienne.

Qu’est-ce à dire ? Que nous serions tous des architectes précaires, cherchant par mille détours à construire une maison habitable dans un monde qui ne l’est pas tout à fait ? Il faut bien admettre que la topologie nous aide ici, non pas en tant que discipline savante, mais comme manière d’approcher ce qui ne se laisse pas dire en ligne droite. Une maison d’angles courbes, voilà ce qu’il nous faut.

D’aucuns diront que ces modèles sont dépassés, que la modernité appelle d’autres figures. Il est vrai que les symptômes changent de vêtement. Les troubles alimentaires, les addictions, les dérives narcissiques numériques, tout cela semble échapper à l’ancien langage. Pourtant, si l’on gratte un peu, on retrouve toujours la même structure : un Réel insupportable, un Imaginaire hypertrophié, un Symbolique délité. Les corollaires de ce constat nous imposent de conclure ceci : la topologie n’est pas une lubie de clinicien en mal de mathématisation, mais un outil qui pense encore.

Et sub conditione que nous sachions en user avec souplesse, sans vouloir faire entrer à tout prix chaque sujet dans le schéma, alors peut-être aurons-nous entre les mains un modèle capable d’évoluer. Car la clinique n’est pas un musée : c’est un laboratoire. Et chaque patient y est une expérience unique. L’universel ne vaut que s’il sait plier devant le singulier.

On peut remarquer avec aisance que certaines anamnèses récentes révèlent des formes d’organisation inédites, comme si le nouage lui-même, plutôt que les éléments noués, avait changé de consistance. Ce ne sont plus trois anneaux qu’il faut penser, mais peut-être des surfaces, des trous, des torsions. Il faudra y revenir.

Mais qu’est-ce donc que cette figure du nœud, sinon une manière de dire que tout lien est aussi tension, que toute cohésion contient en elle sa menace de déliaison ? Si nous pensons encore avec cette figure, peut-être est-ce parce qu’elle parle à notre époque d’une manière que nous ne comprenons pas tout à fait encore. Serait-il possible qu’un jour, l’expérience psychique se pense autrement qu’en registres ? Et si l’on rompait le cercle, ou plutôt, si l’on ouvrait le nœud ? À quoi ressemblerait un sujet qui ne serait plus noué, mais, osons-le dire, disséminé ?

Alexandre Bleus

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